Utopie et Living-Lab : De la discussion à la décision

Par Mamadou Fofana, universite catholique de lille

  

Résumé

Selon Habermas, la question des bonnes pratiques s’impose à des individus, lorsqu’ils se trouvent dans des situations où ils sont appelés à prendre des décisions rationnelles. Il leur faut alors développer des stratégies de prises de décision en répondant à la question “que dois-je faire ?”. Ces stratégies vont au-delà des fins décisionnelles (Sfez) pour aboutir à ce qu’on pourrait qualifier de “co-influence.” Par exemple, dans le cas des Living-Labs, les choix des différentes parties prenantes se heurtent aux intérêts des autres ce qui crée des conflits. En somme, dans toute séance de discussion dans la recherche commune d’une solution, chaque acteur exprime une forme d’égocentrisme en lien avec ses attentes, d’où la naissance de désaccords formalisés par un changement d’attitude des parties en interaction. Ce constat fait ainsi peser sur le Living-Lab l’idée d’une méthode qui semble être utopique.

Summary

According to Habermas, the question of good practices is imposed on individuals when they find themselves in situations where they are called upon to make rational decisions. It is then necessary for them to develop decision-making strategies by answering the question “what should I do?” These strategies go beyond decisional ends (Sfez) to achieve what might be called “co-influence.” For example, in the case of Living-Labs, the choices of the various stakeholders collide with the interests of others and create conflicts. In short, in any discussion session in the common search for a solution, each actor expresses a form of egocentrism related to their expectations, hence the start of disagreements apparent in their attitude when interacting with one another. This observation puts a utopian weigh on the method used in a Living-Lab.

 

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La “co-influence” au sein des Living-Labs
       
S’inscrivant dans le champ épistémologique de la communication d’influence, cet article se propose de questionner la “démarche Living Lab” à travers la notion de co-influence. Il s’agit d’une réflexion sur les approches conceptuelles et méthodologiques mobilisées dans son application. Plus spécifiquement, on s’intéressera ici aux mécanismes d’influence[1] qui naissent lors de discussions et de prises de décision à partir des dynamiques communicationnelles du Living-Lab. En d’autres termes, il sera question de porter un regard critique sur cette nouvelle méthode de gestion de projet collectif sur la base des idées qui la caractérisent : innovation, co-création, et démocratie participative. Pour ce faire, on s’appuiera sur les théories habermassienne et sfezienne de la discussion et de la décision qui fournissent un cadre conceptuel et argumentatif afin de réinterroger les fondements du Living-Lab. En effet, ces deux théories s’inscrivent dans des pratiques communicationnelles qui sont celles de l’éthique et de la déontologie. Habermas et Sfez proposent dans leur vision de la communication de définir deux schémas (l’éthique de la discussion et de la critique de décision) opposés de la discussion et de la prise de décision, autour d’une problématique impliquant des acteurs : celles-ci (la discussion et la prise de décision) sont tout l’enjeu d’une démarche Living-Lab. Alors, la question est de savoir l’on peut véritablement avérée une absence d’influence ou de manipulation au sein des Living-Labs. Il semble donc stimulant de réinvestir, à partir du prisme de l’utopie telle que la définit R. Redekker,[2] la problématique de la démarche Living Lab dans son discours et dans son application.
        L’argument principal de cet article s’élabore autour du phénomène de co-influence qui émane lors de débats autour desquels se réunit un certain nombre d’acteurs. En effet, lors de discussions et de prises de décision entre les parties prenantes d’un projet collectif, se met en place une confrontation d’idées ou de points de vue nécessitant des jeux d’influence ; elle donne alors lieu à une sorte de co-influence. Celle-ci se manifeste dans un environnement d’échange où chaque acteur est désigné à la fois comme influenceur et influencé. Elle formalise la vision du Living-Lab qui a pour objet de mettre en place une dynamique de communication transversale – dynamique dans laquelle les interlocuteurs seraient égaux dans leur positionnement – et d’ainsi réduire les asymétries entre les différentes parties. La modélisation de cette co-influence implique cependant une tension entre deux théories : la conscience morale de l’activité communicationnelle (Habermas) et la théorie critique de la décision (Sfez). On peut donc se demander en quoi la co-influence bouleverse les règles d’échange, de communication et d’usage entre les acteurs d’un projet collectif ? Les règles de discussions répondent-elles aux conditions Habermassienne d’une éthique de la discussion ? Les pratiques décisionnelles répondent-elles aux logiques et enjeux communicationnels que Sfez dépeint dans son ouvrage Critique de la décision (Sfez 1973) ? Dans quelle mesure peut-on parler d’intelligence collective ?[3] Ces nouveaux lieux échappent-ils aux écueils idéologiques d’une discussion inscrite dans un espace public marqué par des enjeux de pouvoir et de manipulation indépassables ? En somme, en quoi la démarche Living-Lab est-elle utopique dans la pratique ?
        Cet article s’inscrivant dans un projet de thèse financé par l’Institut Catholique de Lille, il a semblé intéressant de l’illustrer en prenant comme terrain d’étude le Living-Lab Ensembll (Quartier Humanicité-Institut catholique de Lille, https://ensembll.fr/). Le but est de réaliser une enquête en lien avec ce site et de questionner le cadre éthique à partir duquel se construisent des pratiques contributives et des dispositifs de médiation décisionnelle pour accompagner le projet Ilot-7 parking partagé. On examinera les jeux et les mécanismes de co-influence qui sont mis en œuvre.

Logique des Living-Labs
        Il existe une multitude de Living-Labs à travers la France. Ils s’inscrivent tous dans une logique commune : de mettre les populations bénéficiaires au cœur des prises de décision concernant leur bien-être. Loin de constituer une démarche paternaliste, le Living-lab promeut une action de co-construction dans laquelle il ne s’agit plus d’imposer une politique sociale toute faite à des cibles, mais plutôt de considérer celles-ci comme des partenaires à l’élaboration de projets sociaux répondant à leurs attentes. Le Living-lab marque-t-il ainsi une rupture significative avec les méthodes anciennes de gestion de politiques publiques ou sociales à l’égard des citoyens ? Est-il réellement un manifeste de l’intelligence collective dans la gestion de projets collectifs ? A priori, l’intérêt des Living-Lab est de mettre en lumière le potentiel créatif qui découle des interactions entre des acteurs d’une communauté pour rendre possible une cocréation.
        Plusieurs facteurs contribuent à cette volonté de démarche participative du Living-Lab. D’abord, la multiplicité des parties prenantes (Fasshauer et Zadra-Veil 2). Les acteurs ou plus spécifiquement les bénéficiaires demeurent le cœur de cible de tout Living-Lab. Mais, ce dernier inclut également “des entreprises, des associations, des institutions publiques, des organismes de recherche… qui forment un partenariat public, privé, citoyens” (Fasshauer et Zadra-Veil 6). Ces acteurs ont des rôles bien spécifiques qui partent du facilitateur aux usagers, en passant par des fournisseurs ou des utilisateurs. Un autre point qui s’inscrit dans la logique du Living-Lab est la question de l’innovation sociale. Elle désigne “les nouveaux procédés, nouveaux services expérimentés en réaction aux mouvements sociaux et visant un idéal d’équité et de justice sociale qui s’appuie sur la créativité de différents acteurs” (Fasshauer et Zadra-Veil 7). La résolution des problèmes n’est plus de l’ordre du politique mais du fait de citoyens qui sont considérés comme des acteurs.
        Enfin, l’une des dernières logiques du Living-Lab, et de loin la plus fondamentale, est la coopération entre les parties prenantes (Fasshauer et Zadra-Veil 8). S’inscrivant dans une même communauté géographique, les acteurs du Living-Lab sont appelés à participer collectivement à la création d’un objet commun. Cette coopération crée une relation basée sur une convention préalablement établie et qui gouverne toutes les prises de décision. En somme, la logique du Living-Lab est celle d’une démarche consensuelle : des individus ou un groupe de personnes décident de résoudre leurs différends en établissant des normes pour élaborer des politiques publiques ou sociales (Moscovici). Cette politique tente de rendre autonomes des individus en les mettant au centre des décisions. Le Living-Lab a pour projet d’instaurer ou de préserver un équilibre ; la question du donneur d’ordre passe au second plan. La priorité est mise sur l’humain, dans sa capacité à co-concevoir des innovations portées par des laboratoires vivants ou des organisations.

Méthode et cadre analytique        
        Notre cadre analytique consiste à convoquer dans un premier temps Habermas, à travers sa théorie de l’éthique de la discussion. Habermas soutient que toute discussion dans une dynamique communicationnelle s’appuie sur une intersubjectivité des interlocuteurs et vise l’intercompréhension. Pour parvenir à un consensus, trois stades de maturation se succèdent. Tout d’abord, le stade préconventionnel définit une situation qui peut être concurrentielle entre les acteurs de la discussion. Ensuite, le stade conventionnel concerne la formation d’une activité communicationnelle régulée par des normes. Ces normes sont régies par l’ensemble des acteurs du Living-Lab. Vient enfin le stade postconventionnel qui porte sur les décisions prises à l’issue des discussions.
        Dans un second temps, nous mobilisons la critique de la décision qu’explore Sfez en mettant au jour une théorie politique et systémique de ce qu’il nomme le surcode. Chaque décision est étudiée à l’aune des contextes culturel, politique, social et géographique à partir desquels elles sont prises et dans lesquels elles s’inscrivent. Par conséquent, la prise de décision ne doit pas être analysée à partir des simples réactions des acteurs ou de leur obéissance à une loi rationnelle, mais plutôt à partir du système d’interprétation et de signification que Sfez qualifie de surcode. Ce dernier se structure en trois phase : séquentielle, structurale et analytique. Il s’agit en premier lieu d’identifier les jeux de stratégie de chacun des acteurs de la discussion qui s’apparente au récit ; ensuite, de repérer les facteurs de changement des acteurs lors de la décision ; et enfin, d’étudier le changement des acteurs à la lumière des lois régissant les prises de décision.

Terrain d’observation : Ilot-7 parking partagé
        Consciente des difficultés de stationnement dans le quartier Humanicité (https://www.humanicite.fr/ ), l’Université catholique a initié le 29 juin 2020 un projet d’aménagement de l’Ilo-7 (une de ses propriétés) en parking partagé. Elle propose aux institutions et collectivités du quartier d’agir ensemble afin de trouver des solutions de gestion de ce lieu. L’objectif est d’aboutir à une co-gestion du parking par les établissements et collectivités impliquées dans l’élaboration du projet. Les parties prenantes du projet sont l’ICL, l’ABEJ, l’Accueil Marthe et Marie, l’AEU/ALL (tous les services de la vie étudiante), l’ASL Humanicité, le Centre Hélène Borel, le centre Feron-vrau, des chercheurs et facilitateurs, l’If-santé.

Recueil des données dans un Living-Lab
Recherche-action
        
La recherche-action menée dans le cadre de cette étude sur le terrain a été réalisée avec les acteurs plutôt que sur les acteurs. Cette recherche trouve son ancrage dans l’action, dans la nécessité d’agir pour changer les choses. Si le processus de recherche traditionnelle emprunte une voie linéaire notre démarche adopte plutôt une approche cyclique.

(Roy et Prévost 136)

Avec cette approche à l’esprit, j’ai assisté à plusieurs séances de travail qui se sont déroulées en 2020 et 2021. Mon statut de chercheur, comme le préconise la recherche-action, m’a permis d’observer les échanges entre les parties prenantes. Mon objectif était de noter dans un carnet le déroulement des discussions et débats entre les acteurs du projet, et aussi de noter les processus de prise de décisions finales concernant de la construction du parking Ilot-7. Plus spécifiquement, il était question d’observer et d’analyser les pratiques contributives des participants et de déceler les marqueurs d’influence qui naissent de ses phénomènes de co-élaboration, de concertation et co-participation. Dans un souci d’honnêteté scientifique, je précise que mes prises de paroles étaient assez rares lors des discussions, ce qui est contraire aux principes de la recherche-action qui veut que le chercheur apporte ses connaissances et son expertise dans les échanges afin de trouver des solutions aux problèmes de co-gestion du projet. Aussi, je n’ai pas eu à faire des propositions d’idées lors des débats. Ma discrétion dans les échanges s’explique par le fait que je me considérais au départ comme acteur et non comme bénéficiaire du projet. J’ai estimé qu’en tant que chercheur, je n’étais pas concerné par l’utilisation quotidienne du parking et que celui-ci n’avait pas d’impact sur ma vie quotidienne. Par conséquent, je ne suis pas intervenu dans les discussions et j’ai laissé le soin aux bénéficiaires de s’exprimer sans contrainte, en fonction de leurs attentes.
        Ma passivité lors des échanges s’explique également par la question de la proximité avec le système social, car cette dernière détermine la façon dont le chercheur exerce son rôle de contributeur. N’habitant pas le quartier Humanicité, il m’était presqu’impossible de comprendre son système social et de saisir le problème des collectivités ou des structures impliquées dans la construction du parking. J’ai pris connaissance des problèmes et besoins des parties prenantes au fil de l’avancement du projet. Par ailleurs, j’investiguais dans un milieu avec des personnes qui au départ m’étaient inconnues : il a fallu créer de l’affinité et de la proximité, chose parfois difficile, étant donnés le niveau d’expérience (personnes adultes et âgées) et le statut professionnel des personnes (directeurs et directrices de structures). Tous ces facteurs m’ont plus moins freiné dans ma volonté d’intervenir dans les échanges et d’apporter des idées nouvelles dans la construction théorique du projet.
        Pour remédier à ces difficultés et inscrire mon travail dans le principe cyclique de la recherche-action (observation-analyse-action-observation-réflexion), il m’a fallu dépasser la phase de l’observation et de l’analyse pour appliquer dans ma démarche la phase de l’action et de la réflexion. Elle s’est matérialisée par une séance de restitution de mes observations et de son cadre d’analyse, aux parties prenantes. Cette étape de la restitution a constitué mon action en tant que chercheur et acteur du projet. Elle avait pour objectif dans un premier temps de porter à la connaissance des participants mes données subjectives d’observations sur le cadre éthique des discussions et du processus de prise de décision. Dans un deuxième temps, cette restitution a été l’occasion pour moi en tant que chercheur, de faire des propositions dans le sens d’une amélioration des conditions de communication entre les bénéficiaires du projet.

Observation directe
        L’observation directe est une observation de la situation communicationnelle dans un écosystème social impliquant des parties prenantes. Elle m’a permis d’échapper à un sentiment de dépossession[4] face à l’outil de recueil déjà établi par Le Living-Lab Ensembll. Cette phase d’observation tente de penser la réalité des interactions entre les agents. Il s’agissait d’écouter, d’étudier et de restituer sur papier les discours et comportements des acteurs susceptibles de s’inscrire dans mon questionnement de départ, qui est le cadre éthique des mécanismes d’influence qui naissent au sein des pratiques contributives du projet Ilot-7.

Résultats
Les pratiques contributives dans l’organisation du travail et de co-influence au sein du Living-Lab
        
Mes premiers résultats illustrent la collaboration entre les acteurs : initiateur-participants, participants-participants. Cette mise en commun fait suite à la formation de petits groupes organisés par les participants eux-mêmes, dont l’objectif est de promouvoir une coparticipation dans les discussions et prises de décisions. L’approche par consensus est le canevas dans lequel les membres de chaque groupe se sont inscrits. Le but est que chaque décision soit prise d’un commun accord : l’avis de chaque participant est pris en compte et donne lieu à une concertation. L’établissement des règles préalables à la discussion correspond au stade conventionnel mis en évidence par Habermas. Ces règles éthiques sont prédéfinies par l’initiateur ou le médiateur du projet, et elles ont pour objectif est de permettre le bon déroulement des débats.
        Mon enquête a permis une mise en lumière de ces règles (qu’elles soient respectées ou non) lors de la construction du projet PKI-7. J’ai pu dégager, dans le déroulement des discussions ou des échanges, d’une part, des éléments en adéquation avec les normes dans lesquelles doivent s’inscrire le déroulement des échanges entre les participants et, d’autre part, des éléments qui ne correspondent pas aux dites normes. Ces derniers éléments résultent de phénomènes d’influence observés au sein des pratiques contributives des acteurs du projet. Il s’agit plus spécifiquement d’une co-influence, telle que définie plus haut : des mécanismes d’influence naissent lors des discussions et prises de décision à partir des dynamiques communicationnelles. Ces mécanismes mettent en évidence des phénomènes de co-manipulation ou de co-persuasion dans les prises de décisions. Cette co-influence souligne également les contradictions et les limites des stades conventionnels et postconventionnels du cadre d’analyse habermassien qu’on peut identifier à travers la notion de surcode. Cette notion permet de mettre en avant des phénomènes qui agissent indépendamment de la volonté des acteurs et de leurs aspirations à bien s’entendre, à suivre des règles explicites et à co-construire un projet collectif.

Un système pratico-utopique établi par des règles de co-construction
        Les règles de co-construction[5] du projet Ilot-7 désignent le cadre normatif des discussions. Elles relèvent de ce que Habermas appelle “le stade conventionnel de discussion” et reviennent à réguler les activités communicationnelles par des normes. Les parties prenantes du projet s’y référent dans leurs attitudes et comportements lors des échanges. Or, dans la pratique, on a pu observer des phénomènes en opposition avec ces règles. Ils surgissent du comportement des participants lors des discussions. En effet, on a pu noter des tensions lors des échanges ainsi qu’un esprit de compétition dans les propositions d’idées. Certains participants ont été aussi influencés par les travaux / propositions de leur(s) partenaire(s). Il y également eu des votes par tri des suggestions de chaque bénéficiaire. Parmi ces derniers, certains ont fait preuve d’un agir dramaturgique ou d’une mise en scène de soi afin que le projet réponde à leurs besoins. Chaque participant ne suivait finalement que ses propres intérêts et la soumission à l’autorité incarnée par le facilitateur a créé un sentiment de contrainte. Suivant le cadre d’analyse proposé ici, tous ces événements s’inscrivent dans ce que Sfez qualifie de “surcode analytique” – le surcode étant un système d’interprétation et de signification. Il permet de comprendre le(s) changement(s) de comportement des acteurs du projet à la lumière du cadre normatif des prises de décision. Les pratiques d’influence observées lors de réunions introduisent un changement des règles préétablies dû à “des sous-systèmes” (Sfez) intrinsèquement liés à chaque acteur de la décision. Un système d’interactions implicite se met en place. Ainsi, d’après les analyses de Sfez, un système vu sous l’angle organisationnel, tel qu’un Living-Lab, n’a pas de signification en lui-même. Sa valeur et son efficacité sont tributaires de sous-systèmes qui renvoient à un ensemble de stratégies tacites élaborées par les acteurs de la décision. Il est ainsi apparu que le respect des règles de la discussion, telles que formulées explicitement par le Living-Lab Ensembll, relève d’une utopie : celle de faire “régner un équilibre et une harmonie” (Redekker) entre les parties prenantes du projet Ilot-7 parking partagé, dans un contexte empirique où dominent en réalité des sous-systèmes opérateurs d’influence.

Une co-construction mise à mal par des mécanismes inhérents à la communication inter-individuelle qui relèvent d’un méta-niveau : le surcode
Une démarche qui vise à harmoniser les acteurs autour d’un objet commun
        
Lors de mes investigations, j’ai relevé une situation particulière relative à la question de l’intérêt. De nombreux échanges étaient clairement marqués par des démarches guidées par des intérêts et, par conséquent, chacun des acteurs du projet ne poursuivait que les siens, tout en connaissant ceux des autres. Aussi, chaque bénéficiaire jouait-il de toute son influence afin que le projet réponde à ses besoins, à ceux de sa structure. Cette discussion, guidée par la recherche d’intérêt, définit le “stade préconventionnel” selon Habermas. Elle a été à l’origine de petites tensions, d’un manquement à certaines règles conventionnelles telle que celle d’éviter la compétition entre les participants. L’idéal d’une union harmonieuse autour d’un objet commun est donc remise cause.
        Un autre facteur pourrait expliquer ce dysfonctionnement : l’autorité incarnée par le facilitateur du projet. Chaque partie prenante doit s’y soumettre tout au long de la construction du projet. Cette autorité est apparue dans une certaine mesure, au cours du processus que j’observais, comme une atteinte à la liberté de choix, de parole et de proposition d’idée. Elle semble être perçue par différents acteurs comme un frein à la liberté d’expression que prône le Living-Lab. Il s’agit dans ce cas d’“un surcode séquentiel” (Sfez) puisqu’on peut observer les jeux d’influence entre les acteurs du projet. Ce “un surcode séquentiel” s’oppose à l’idéal de la discussion pensé par Habermas puisque selon lui aucune partie prenante ne doit se sentir lésée dans les prises de décision finales.

Des choix décisionnels insoumis aux lois rationnelles du projet ou le surcode structural      
        Sfez soutient l’idée que les prises de décision ne devraient pas seulement s’appuyer sur des lois rationnelles prédéfinies mais aussi tenir compte de l’environnement politique, culturel, social et géographique des acteurs impliqués. Le déroulement des débats et discussions du projet Ilot-7, aboutissant à des prises de décision, donne à voir une toute autre réalité : l’impossibilité de prendre en compte toutes les idées ou tous les avis des participants comme le préconisaient pourtant les règles préalables de la discussion. Le facilitateur ou médiateur a procédé à un tri (par un vote de l’ensemble des participants) qui a permis de retenir les avis ou idées les plus pertinents. La limite de cette méthode est de créer chez certains participants un sentiment d’exclusion puisque leurs idées ont été écartés. Aussi, les choix qui ont été faits découlent d’une forme de persuasion de chaque participant envers un autre : une sorte de “co-persuasion.” Certains ont été influencés dans leur(s) choix par le charisme ou le statut de leur(s) interlocuteur(s). Il n’est plus alors question d’une liberté de choix, puisqu’on est amené à adopter une décision qui n’est autre que celle d’un autre.
        Si l’obligation de se soumettre aux règles des échanges décrit une forme d’autorité émanant de l’initiateur du projet, représenté par le facilitateur des échanges, il existe aussi, au regard de mes observations, des relations d’autorité moins explicites entre les parties prenantes elles-mêmes. Chaque acteur du projet PKI-7 se voit obligé d’obéir à une certaine forme de conduite à l’égard du propriétaire ou de l’initiateur et à l’égard des autres participants au projet. Il y a là “une co-coercition” qui définit les relations au sein de la méthode Living-Lab. Il s’agit ici d’un “surcode structural” (Sfez) qui s’oppose à la théorie du “stade conventionnel” (Habermas) par le repérage de facteurs de changement non-réglementés.

Une co-construction (pratico-utopique) mise à mal par les enjeux financiers du projet
        Absente du cadre normatif de la discussion, la question du financement du projet de parking Ilot-7 a par ailleurs permis à certaines parties prenantes de vérifier si le projet était en adéquation avec les réalités de leur structure. Une certaine forme de doute s’est en effet installée à l’évocation des contributions financières de chaque bénéficiaire du parking. On a observé des moments de crispation au sein du groupe, des marques de découragement et de désistement chez certains participants face à la réalité des dépenses du projet. Cela a donné lieu à un alourdissement des discussions marquées par des désaccords et à un refroidissement de l’assemblée. La question était de savoir quelle structure allait avoir la priorité dans l’utilisation du parking, d’où la naissance d’un conflit entre les contributeurs financiers. Toutes ces réalités illustrent les limites et les failles de l’idée d’une certaine co-construction associée à l’idéal des discussions que prône le Living-Lab, une forme de démarche conventionnelle régie par des lois rationnelles.

Conclusion : Le Living-Lab, nouvelle utopie du management de projets collectifs        
        La démarche Living-Lab semble relever d’une pratique utopique qui est celle de faire coïncider un idéal avec la réalité. Elle est, dans une certaine mesure, “fictionnelle” (Bussy). Sa vocation de démocratie participative par la mise en commun des efforts de divers acteurs ou par la recherche d’un équilibre dans les rapports de force entre les participants s’inscrit dans une époque au sein de laquelle les écarts entre les imaginaires, les idéaux et la pratique sont prégnants. Éviter toute forme de domination dans les échanges par des voies diverses telles que les phénomènes d’influence semble être une idéologie, un objectif inatteignable pour le Living-Lab. Certes, le but est louable, mais la pratique révèle un tout autre aspect de la réalité dont “[l]es imperfections sont comme une incarnation possible de l’utopie” (Bussy). Le Living-Lab Ensembll, en particulier, représente un ilot étanche verrouillé de l’intérieur par l’inaccessibilité à certaines données du projet PKI-7. Il se met au service d’une institution en quête de transition dans ses méthodes de prise de décisions (co-construction etc..) qui maintient et conserve pourtant les logiques de pouvoir. Ce projet a le mérite d’exister et il illustre, malgré lui, les commentaires de Robert Redeker sur l’utopie en “insist[ant] explicitement sur ses frontières : non seulement son lieu est en général un espace clos, nettement découpé et limité, mais les activités humaines elles-mêmes y sont marquées par la limite, souvent entièrement réglées, chrono-mécanisées” (101). La démarche Living-Lab s’inscrit bien dans cette forme d’utopie : elle propose une évasion et un ailleurs radicalement différent de celui qui existe dans les faits observés. Ses limites apparaissent dès sa mise en œuvre. Les questions d’autorité, d’intérêt et d’autonomie lors des discussions entre ses acteurs décrivent un modèle pratico-utopique d’une nouvelle forme de management de projets collectifs.

        

Ouvrages cités et consultés

Arborio, Anne-Marie. “L’observation directe en sociologie : Quelques réflexions méthodologiques à propos de travaux de recherches sur le terrain hospitalier.” Recherche en soins infirmiers 90.3 (2007): 26-34.

Bussy, Florent. “L’utopie ou la nécessité des écarts entre l’idéal et la réalité.” Le Philosophoire 44.2 (2015): 55-68.

Charaudeau, Patrick. “Il n’y a pas de société sans discours propagandiste.” 2009. Web. 10/01/2023.

—. “Le discours de manipulation entre persuasion et influence sociale.” 2009. Web. 10/01/2023.

—. “L’argumentation dans une problématique de l’influence.” 2008. Web. 10/01/2023.

—. “De l’argumentation entre les visées d’influence de la situation de communication.” 2007. Web. 10/01/2023.

—. “Quand l’argumentation n’est que visée persuasive. L’exemple du discours politique.” 2005. Web. 10/01/2023.

Fasshauer, Ingrid et Cathy Zadra-Veil. “Les communautés collaboratives au service de l’innovation sociale : L’exemple d’un living lab en zone rurale.” XXVIe Conférence Internationale de Management Stratégique, 2017, Lyon, France. Web. 26/01/2023.

Habermas, Jürgen. De l’éthique de la Discussion. 1985. Paris : Flammarion, 1991.

—. Théorie de l’agir Communicationnel. Paris : Fayard, 1981.

—. Morale et communication : Conscience morale et activité communicationnelle. Paris : Flammarion, 1983.

Keck, Frédéric. “Goffman, Durkheim et les rites de la vie quotidienne.” Archives de Philosophie 75.3 (2012): 471-92.

Levy, Pierre. “Le jeu de l’intelligence collective.” Sociétés 79.1 (2003): 105-12.

Moscovici, Serge et Willem Doise. “Le problème.” Dissensions et Consensus. Dirs. Serge Moscovici et Willem Doise. Paris : Presses Universitaires de France, 1992. 7-32.

Redeker, Robert. “La vraie puissance de l’utopie.” Le Débat 125.3 (2003): 100-11.

Roy, Mario et Paul Prévost. “La recherche-action : Origines, caractéristiques et implications de son utilisation dans les sciences de la gestion, recherches qualitatives.” La recherche qualitative dans les sciences de la gestion : De la tradition à l’originalité. Num spécial de Recherches qualitatives 32.2 (2013) : 129-51. Web. 26/01/2023.

Sfez, Lucien. Critique de la décision. Paris : Presse de la fondation nationale des sciences politique, 1973.

Stiegler, Bernard. La Société automatique, 1 : L’Avenir du travail. Paris : Fayard, 2015.

       

L’auteur

Mamadou Fofana est titulaire d’un double Master en Sciences de l’information et de la communication (Communication des Organisation / Communication pour le développement) des Universités d’Abidjan-Cocody (Côte d’Ivoire) et de Nice, et d’un Master en Épistémologie / Histoire des Sciences et Techniques de l’Université Bordeaux-Montaigne. Il est actuellement doctorant du laboratoire MICA (ED 480 Montaigne Humanités). Sa thèse porte sur l’usage éthique des pratiques contributives dans l’élaboration des projets collectifs au sein des organisations. Depuis Novembre 2019, il est membre de l’équipe de recherche “Ethique de L’Influence” au sein du laboratoire ETHICS de l’Université Catholique de Lille.

        

Notes

[1] Selon Charaudeau, il n’est pas de relations sociales qui ne soient marquées par des rapports d’influence. Pour lui, il s’agit d’un sujet qui tente de modifier l’opinion et / ou les croyances de l’autre. Son intention, nous dit-il, est de faire faire, faire savoir, faire savoir-faire, faire dire, faire penser, faire croire, faire apprécier, faire évaluer, etc. Elle implique également la prise de conscience de soi comme sujet communicant avec la possibilité de reconnaître l’existence d’un autre dans sa différence. Cette différence représente pour chacun des sujets en présence une menace possible, ce qui implique des stratégies de résolution de ce problème par des processus de régulation. En outre, Charaudeau soutient l’idée que toute stratégie d’influence sera considérée comme manipulatoire, persuasif.

[2] L’utopie est “[u]n système philosophique, tracé ou bien conceptuellement ou bien littérairement, pour composer une cité idéale. . . . [Elle] se présente avec deux visages : d’un côté, l’utopie comme réalité constituée, les systèmes philosophiques et politiques et, de l’autre, quelque chose de plus difficile à cerner, un fil qui semble traverser toutes les utopies” (Redekker 100). Ainsi, pour le philosophe, dans l’utopie règnent l’équilibre et l’harmonie même si “certaines utopies sont manifestement irréalisables, destinées à demeurer suspendues dans l’irréel . . . et l’éternel” (101). Selon lui, “[l]a véritable force de l’utopie réside dans sa capacité à exercer une influence sur la réalité qui ne soit pas de l’ordre de la réalisation programmatique” (101).

[3] D’après Lévy, l’objet de l’intelligence collective est “la coopération intellectuelle entre humains” et son étude “constitue une interdiscipline qui vise à faire dialoguer les savoirs sur l’homme ainsi que les traditions techniques et artistiques afin de mieux comprendre, et peut-être d’améliorer, les processus d’apprentissage et de création collective” (105). Elle est apparue “dans le contexte de la croissance remarquable de modes de communication interactifs, collectifs et décentralisés par l’intermédiaire d’un réseau de plus en plus étendu, dense et puissant d’ordinateurs interconnectés” et “[l]a finalité théorique de [cette] nouvelle ‘science’ . . . de l’intelligence collective est de comprendre de manière de plus en plus précise et opératoire le fonctionnement des groupes humains engagés dans une activité coopérative au moyen d’ordinateurs – ou de terminaux mobiles – en réseaux” (106). Si le contexte est différent, les interactions ayant lieu dans un espace physique et non en ligne, cette théorie semble d’autant plus pertinente à mobiliser dans le cadre de la présente étude qu’elle fait par ailleurs échos aux travaux de Stiegler qui s’est également intéressé à la question de l’intelligence collective. Le chercheur montre comment celle-ci peut se manifester sans la médiation de support informatique au sein de systèmes auto-organisationnels dits classiques.

[4] L’observation directe est aussi le seul moyen d’accéder à certaines pratiques : lorsque celles-ci ne viennent pas à la conscience des acteurs, sont trop difficiles à verbaliser ou, au contraire, font l’objet de discours pré-construits visant au contrôle de la représentation de soi, voire lorsque ceux-ci ont le souci de dissimuler certaines pratiques (Arborio 26).

[5] La charte du Living-Lab Ensembll se présente ainsi : “BIENVEILLANCE. Je suis bienveillant. J’échange avec chacun-e en veillant à être à égalité de dignité avec l’autre. NON JUGEMENT. Je ne juge pas l’autre. Je ne me juge pas non plus. ECOUTE ATTENTIVE. J’utilise la reformulation pour m’assurer d’avoir bien compris. RESPECT DU SILENCE. Je respecte le silence pour faciliter l’écoute de tous. Je n’oublie pas de rallumer mon téléphone à la fin de la réunion. Je respecterai la confidentialité des opinions et des témoignages entendus. LIBERTÉ DE MOUVEMENT. Je suis attentif à mes besoins pour être mieux présent à l’autre. Si j’ai besoin, je bouge, ou je quitte la pièce. RESPECT DU TEMPS. Je veille à mon temps de parole pour un partage équitable du temps de parole. DEVOIR DE COPIER. Je vais m’inspirer des travaux existants avec respect. Tout ce qui est produit par le collectif appartient au collectif. AUTO REGULATION. Je respecte les règles citées ci-dessus et je suis vigilant à les faire respecter par chacun-e. Si je suis témoin d’une tension ou d’un conflit, j’alerte le facilitateur.” (Les ateliers Humanicité, parking Ilot-7, cogestion, 29 juin 2020)