L’utopie scientifique dans “The Experimental Subject” de Joyce Carol Oates : Entre dérive grotesque et vraisemblance

par Stéphanie Maerten, Université d’Artois

Résumé

La nouvelle de Joyce Carol Oates, “The Experimental Subject,” publiée en 2018, a pour thème la réalisation fictive d’une utopie scientifique des plus déconcertantes : la création d’un hybride homme-chimpanzé. Oates y décrit avec une froideur clinique, teintée d’ironie, les détails de cette expérience, qui, si grotesque soit-elle, n’en est pas moins plausible. Le projet utopique prend alors rapidement une tournure dystopique. Mais sur le langage scientifique, déshumanisant, vient se greffer un discours plus humaniste qui fait prendre au récit une tournure inattendue, et amène le lecteur à entrevoir une autre forme d’utopie tout aussi déstabilisante. Oates pousse à l’extrême les dérives contenues à l’état latent dans un projet utopique dont la vraisemblance représente le principal danger. Pour ce faire, elle transgresse allègrement les limites éthiques et morales, mais également génériques et esthétiques.

Summary

Joyce Carol Oates’s “The Experimental Subject,” published in 2018, is the story of the fictional realization of a most disconcerting scientific utopia: the creation of a human-chimp hybrid. Oates describes with a clinical coldness, tinged with irony, the details of this experiment, which, however grotesque, is no less plausible. The utopian project then quickly takes a dystopian turn. Yet, onto the dehumanizing language of science, a more humanistic discourse is progressively grafted that takes the story in an unexpected direction, and leads the reader to envision another form of utopia that is equally destabilizing. Oates pushes to the extreme the excesses present in the latent state within a utopian project whose verisimilitude represents the main danger. To do so, she readily transgresses ethical and moral limits, as well as generic and aesthetic ones.

       

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        L’utopie scientifique, à la croisée de la science et de la littérature, intrigue et fascine en défiant les catégories de l’illusoire et du vraisemblable, de l’imaginaire et du réel. Les œuvres de fiction qui relèvent de ce genre, projetant les progrès scientifiques dans un futur plus ou moins lointains, possèdent un potentiel heuristique qui a de quoi effrayer lorsque la science pour atteindre son but fait fi de toute considération éthique et morale. C’est cette dimension cauchemardesque que prend l’utopie décrite dans la nouvelle de Joyce Carol Oates, “The Experimental Subject,” publiée en 2018 dans un recueil intitulé Night Gaunts dont le titre est un hommage à H.P. Lovecraft.
        L’expérimentation dont il est question, nommée Projet Galahad, dirigée par l’éminent Professeur à la tête du laboratoire de primatologie d’une grande université, consiste à mettre au monde le premier hybride homme/chimpanzé. Le récit, en focalisation interne, adopte le point de vue de N_, technicien supérieur du laboratoire et bras droit du Professeur, chargé de mener à bien le projet et qui sélectionne le “sujet expérimental” idéal, Marie Frances, une étudiante crédule et intellectuellement limitée au physique “simiesque.” N_ s’attache alors à séduire la jeune femme afin de l’inséminer, à son insu, avec le sperme d’un primate nommé Galahad. En transgressant les barrières éthiques et morales, Oates déstabilise le lecteur et pointe du doigt les dérives que contient l’utopie à l’état latent : l’expérience se révèle être une dystopie dans la lignée de celles décrites par H.G. Wells dans L’Île du Dr Moreau ou encore Aldous Huxley dans Le Meilleur des mondes et dont le but est avant tout de satisfaire l’hubris d’un homme obsédé par un projet démiurgique au prix de sacrifices humains et de manipulations hasardeuses. Ce qui choque encore davantage dans ce récit, c’est sa plausibilité et sa réalisabilité qui rappelle entre autres les heures sombres du régime nazi et ses plus odieuses expérimentations.
        Sur le discours scientifique froid, deshumanisant, vient se greffer un autre discours, plus humaniste, empreint de bonté et de générosité, celui de la naïve Marie Frances, qui engendrera la prise de conscience de la part de N_ du caractère dystopique de l’expérience et l’abandon subséquent du projet. Oates fait prendre à la nouvelle une tournure inattendue, projetant son protagoniste dans une autre forme d’utopie dans laquelle il espère, à tort, recréer un semblant de normalité.

 

Utopie scientifique et dérive grotesque

L’intérêt de Oates pour la science, et plus particulièrement pour les procédures expérimentales n’est pas nouvelle. Elle aborde par exemple la recherche en bioéthique dans la nouvelle “*BD* 11 1 86,” dans laquelle le jeune protagoniste découvre qu’il a été conçu pour être donneur d’organes et que son cerveau est sur le point de lui être prélevé ; les dérives de la chirurgie esthétique sont le sujet de “A Hole in the Head” ; dans Zombie, elle décrit minutieusement les lobotomies forcées pratiquées par un psychopathe afin de transformer ses victimes en esclaves sexuels ; son roman The Man Without a Shadow, inspiré d’un cas réel, a pour sujet les expériences menées par une jeune chercheuse sur un patient amnésique. Comme l’explique Oates, “Since my husband is a neuroscientist, I have become aware of and intrigued by the astonishingly inventive and imaginative scientific experiments undertaken now and in the past” [“Comme mon mari est chercheur en neurosciences, j’ai pu prendre connaissance, avec le plus grand intérêt, des expériences étonnamment inventives et imaginatives menées par des scientifiques tant à l’heure actuelle que par le passé” Interview 98].[1]
        “The Experimental Subject” est le récit d’une expérience scientifique destinée à faire progresser la recherche en apportant la preuve d’une parenté entre homme et chimpanzé. Le mot utopie n’a évidemment pas ici le sens étymologique de lieu qui n’existe pas, ou le sens socio-politique de projet d’organisation d’une société idéale. Il s’agit ici d’une réalisation technique qui dépasse les limites effectives assignées au cadre scientifique en vigueur et qui bénéficierait à l’ensemble de la société. Lorsque Jean Servier affirme que “l’utopie et la science sont étroitement associées car toutes deux sont des ‘illusions’ au sens freudien du terme” (383), il précise que Freud démarque l’illusion de l’idée délirante, en contradiction avec la réalité ; “l’illusion n’est pas nécessairement fausse, c’est-à-dire irréalisable” (384). L’utopie dont il est question dans la nouvelle de Oates est bel et bien réalisable. Elle est promesse d’avancées dans les domaines de la biologie, de la génétique, de l’embryologie etc. Avec le succès du projet se profile l’idée d’une société où toute forme de vie serait respectée, où cesserait la cruauté envers les animaux que Derrida n’hésite pas à qualifier de génocide dans L’animal que donc je suis, ouvrage dans lequel il remet en question l’existence d’une frontière entre l’homme et l’animal (46).
        Oates accrédite la scientificité de son récit grâce à l’utilisation d’un jargon technique ; les faits sont avérés, documentés et ne peuvent être contestés : “It is known that Homo sapiens shares 95 percent of DNA sequences, and 99 percent of coding DNA sequences, with certain ape species” [“On sait que l’Homo sapiens partage 95% de séquences ADN et 99% de séquences ADN codantes avec certaines espèces de singes” 137] ; des détails précis dignes d’un manuel de biologie sont donnés sur le “Pan troglodytes Verus” ou chimpanzé ; Marie Frances est appelée “sujet expérimental,” puis “sujet fécondé” ou “primigeste.” Le déroulement de l’expérience est exposé clairement, froidement par N_, l’assistant du Professeur : “By measured stages seduction, sexual relations, impregnation. And if impregnation, gestation. Birth, and beyond birth” [Par étapes mesurées séduction, relations sexuelles, fécondation. Et en cas de fécondation, gestation. Naissance, et suites de la naissance140]. La parataxe et l’absence de verbes illustrent les propos d’Aldous Huxley lorsqu’il décrit les caractéristiques du langage scientifique dans Literature and Science : “The aim of the scientist is to say only one thing at a time, and to say it unambiguously and with the greatest possible clarity. To achieve this, he simplifies and jargonizes” [Le but du scientifique est de ne dire quune seule chose à la fois, et de la dire sans ambiguïté et avec la plus grande clarté possible. Pour y parvenir, il simplifie et jargonne12]. Oates a plusieurs fois recours à l’utilisation de listes numérotées qui reflètent la pensée méthodique de N_ lorsqu’il envisage par exemple la dernière phase du projet : “1) Most likely: spontaneous miscarriage. . . . 2) Another possibility: induced miscarriage” [1) Vraisemblablement : fausse couche spontanée. . . . 2) Autre possibilité : fausse couche provoquée 215-16]. Pour rendre le récit crédible, Oates s’appuie aussi sur faits historiques avérés et documentés et résume ainsi les tentatives infructueuses auxquelles des scientifiques ont procédé par le passé :

Previous experiments with creating a (forbidden) hybrid species, a Humanzee, have ended in failure. Insemination of female chimpanzees and other apes with the sperm of Homo sapiens have never resulted in fertilization, so far as reliable records show, though there are accounts of the efforts of the Russian biologist Ilya Ivanovich Ivanov attempting, in the 1920s, to create a hybrid species by impregnating a female ape, that ended with failure and the exile of Ivanov to Siberia.
     There are (unverified) accounts too of human females impregnated with the semen of apes, whether voluntarily or otherwise, in laboratories in China, in more recent years; but no scientific data, no conclusive results. If there are rumors that a Humanzee was actually born, somewhere in China in the 1970s, it is usually the case that the Humanzee died soon after birth, and its remains were lost. No data, no photographic evidence. (161)

[“Les précédentes expériences de création d’une espèce hybride (interdite), un Humanzee, se sont soldées par un échec. L’insémination de chimpanzés femelles et d’autres singes avec du sperme d’Homo sapiens n’a jamais abouti à une fécondation, pour autant que des données fiables le montrent, bien qu’il existe des comptes rendus des efforts du biologiste russe Ilya Ivanovich Ivanov qui a tenté, dans les années 1920, de créer une espèce hybride en fécondant un singe femelle, ce qui s’est soldé par un échec et l’exil d’Ivanov en Sibérie.
     Il existe aussi des témoignages (non vérifiés) de fécondations de femelles humaines avec du sperme de singe, volontairement ou non, dans des laboratoires en Chine ces dernières années ; mais aucune donnée scientifique, aucun résultat concluant. S’il existe des rumeurs selon lesquelles un Humanzee est réellement né, quelque part en Chine dans les années 1970, il est généralement admis que le Humanzee est mort peu après sa naissance, et que ses restes ont été perdus. Pas de données, pas de preuves photographiques.”]

La mise entre parenthèses des adjectifs “forbidden” et “unverified,” l’utilisation des termes “accounts” et “rumors,” et la répétition du déterminant “no” qui soulignent l’absence de données concrètes, interrogent sur le caractère peu conforme du projet en cours.
        Ainsi, le projet demeure utopique en cela qu’il n’a jamais été mené à terme. Il soulève évidemment des questions d’ordre éthique, dont le Professeur et son équipe sont conscients, et qui les obligent à travailler dans le plus grand secret : “Unorthodox methods are but shortcuts to scientific advancement. But being unorthodox, they cannot be shared with anyone outside the laboratory” [“Les méthodes peu orthodoxes ne sont que des raccourcis vers le progrès scientifique. Mais étant peu orthodoxes, elles ne peuvent être partagées avec quiconque en dehors du laboratoire” 155]. L’écrivaine révèle lors d’une conférence à l’université de Cornell sa fascination pour ces expériences pour le moins contestables mais dont l’immoralité n’était pas forcément reconnue à l’époque où elles se sont déroulées ; elle cite notamment celles de Marion Sims, père de la gynécologie moderne, qui perfectionnait ses techniques opératoires sur des esclaves noires, l’étude clinique de Tuskegee sur la syphilis ou encore l’expérience de psychologie sociale de la prison de Stanford.[2] Les utopies scientifiques sont pour Oates sources d’inspiration et débrident l’imagination. Celle décrite dans “The Experimental Subject” soulève des craintes : non seulement Oates la situe dans un futur très proche, immédiat, mais les dérives qu’elle engendre, les transformations biologiques aberrantes qu’elle annonce, sont parfaitement vraisemblables. Pour reprendre les mots de Nicolas Berdiaeff cités en épigraphe du roman de Huxley, Le Meilleur des mondes, “Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu’on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante : comment éviter leur réalisation définitive ?”
        Si le projet Galahad a pour but le progrès de la science, sa mise en œuvre semble plutôt plonger le lecteur dans un univers dystopique. La mise au monde d’un hybride humain/animal est peut-être perçue par le monde scientifique comme un projet utopique, mais il n’en est pas de même pour les individus participant malgré eux à l’expérience. “L’utopie muterait donc en dystopie, non pas en modifiant les signes du récit, mais en optant pour un autre point de vue.” explique Marc Atallah, “En ce sens, la dystopie n’est pas une anti-utopie ou une contre-utopie : la dystopie est une utopie, néanmoins perçue par un autre angle, par un autre regard.” Il serait toutefois possible également, en suivant l’analyse de Frédéric Rouvillois, de qualifier la nouvelle de contre-utopique. Les contre-utopies, selon lui, “ne sont pas le contraire des utopies mais des utopies en sens contraire, reprenant fidèlement le schéma et le thème de l’utopie pour démontrer que chacun de ses bienfaits, poussés au bout de sa logique, finit par se retourner contre l’homme, par menacer ce qui constitue proprement son humanité” (20). Dans un essai controversé, publié en 2018, David Barash affirme le bien-fondé du projet de création d’un être hybride : “En prouvant la continuité, on mettrait fin à l’hégémonie de l’homme sur les autres êtres vivants, à son statut biologique unique qui lui donne le droit de vie ou de mort, le droit de maltraiter d’autres espèces.” Il assure, paradoxalement, que ce bénéfice “vaudrait largement le sacrifice de quelques malheureux infortunés,” c’est-à-dire les êtres hybrides “condamnés à vivre l’enfer d’une indétermination biologique et sociale.” Oates explore ce thème du sacrifice qu’elle pousse à l’extrême. Dans “The Experimental Subject,” le sacrifice est également et avant tout celui de la génitrice, Marie Frances, soigneusement sélectionnée, à son insu, sur des critères physiques et intellectuels et dont il est prévu qu’elle meure en accouchant.
        Le personnage de Marie Frances est décrit dès les premières lignes de la nouvelle de manière caricaturale, à travers le regard de N_, qui voit en elle le sujet expérimental idéal :

She was a solid-bodied female of perhaps twenty years of age with a plain face, an unusually low, simian brow, small squinting eyes, tentative manner like that of a creature that is being herded blindly along a chute. In a bulky nylon jacket, unzipped. Rust-color frizzed hair. Approximately five feet three, weight one hundred forty pounds. Full bosom of an older woman, thick muscled thighs and legs, thick ankles, large splayed feet, and a center of gravity in the pelvic region (121)

[C’était une femme au corps massif, âgée d’une vingtaine d’année, avec un visage ordinaire, un front simiesque particulièrement bas, de petits yeux plissés, à l’allure hésitante, comme celle d’une créature suivant bêtement le troupeau le long d’un chemin balisé. Une grosse veste en nylon ouverte, les cheveux frisés couleur rouille. Environ un mètre soixante. Poids soixante-cinq kilos. La poitrine généreuse d’une femme plus âgée, cuisses et jambes épaisses et musclées, chevilles épaisses, pieds larges et étalés, et centre de gravité situé dans la région pelvienne.]

        Ici encore, le style paratactique, l’absence de verbes et l’accumulation et la précision des détails anatomiques trahissent le regard froid et dépourvu de toute émotion du scientifique. Humanité et animalité s’entremêlent. A ce portrait déshumanisant et dévalorisant s’ajoute une dimension grotesque. Pour Oates, “le grotesque a en effet une présence physique brutale qu’aucune somme d’exégèse épistémologique ne peut exorciser. On pourrait le définir, en fait, comme l’exacte antithèse du ‘bien élevé’” (Postface 405). L’effet comique sous-jacent met le lecteur mal à l’aise. La technique est poussée plus avant tout au long de la nouvelle et permet d’attirer l’attention non seulement sur le caractère avilissant du projet, mais sur son absurdité. Le corps de Marie Frances est décrit par N_ comme repoussant et réduit à une caricature :

“Heavy breasts corroded with faint bluish veins, nipples like copper coins, heated skin with myriad small blemishes and marks, coarser than his own. Wiry rust-colored pubic hair like underbrush sprouting at the pit of the protruding belly, far thicker than his own, or any he’d ever seen or imagined” (156).

[“Une poitrine lourde rongée de veines bleu pâle, des mamelons pareils à deux pièces de cuivre, une peau échauffée aux nombreuses petites imperfections et marques, plus rugueuse que la sienne. Des poils pubiens crépus couleur rouille comme des broussailles poussant à la base de son ventre protubérant, bien plus épais que les siens, ou que tous ceux quil avait pu voir ou imaginer.”]

        Différentes parties du corps sont décrites successivement, objectifiées et comparées au corps masculin de N_, censé représenter la norme. L’usage du comparatif (“coarser than his own” ; “thicker than his own”) font apparaître le corps féminin comme anormal, excessif et difforme. Le corps féminin est plus fréquemment associé au grotesque, conséquence du regard phallocratique de l’homme qui voit comme menaçant le physique métamorphique, et donc grotesque de la femme, d’autant plus que celle-ci est soumise à des changements corporels incontrôlables. La grossesse et l’accouchement, explique Margaret Miles, illustrent naturellement le corps grotesque tel que le décrit Bakhtine : “[it] is a body in the act of becoming. It is never finished, never completed; it is continually built, created, and builds and creates another body” [“[Il] est un corps en devenir. Il nest jamais terminé, jamais achevé ; il est en perpétuelle construction, en perpétuelle création, et il construit et crée lui-même un autre corps 93]. L’évolution physique de Marie Frances lors de sa grossesse correspond à cette description du grotesque :

Not only are her thick ankles swollen, her entire legs are swollen; the lard-colored skin of her belly is stretched tight; her breasts have become half again as large as they were. Her face appears swollen, even the eyelids; her eyes have become slits, out of which her adoring eyes shine. The pregnancy is a great cocoon inside which something is growing, thriving, eager to burst free” (204).

[Non seulement ses chevilles épaisses sont enflées, mais ses jambes tout entières sont enflées ; la peau de son ventre, couleur saindoux, est très tendue ; sa poitrine est devenue encore moitié plus grosse qu’auparavant. Son visage paraît enflé, même les paupières ; ses yeux ne sont plus que des fentes, d’où brillent ses yeux amoureux. La grossesse est un formidable cocon à l’intérieur duquel quelque chose grandit, se développe, impatient de se libérer.]

        Le corps de la femme enceinte, hypertrophié, en pleine métamorphose, confine à la monstruosité. Il est un cocon dans lequel se développe un être dont le lecteur sait qu’il n’est pas entièrement humain, ce que confirme l’emploi du pronom “something” tandis que les verbes “grow,” “thrive” et “burst” lui confèrent une dimension effrayante ; les récits de science-fiction, où la création d’hybrides humains/aliens est un thème récurrent, viennent à l’esprit. On pense également à l’univers absurde de Franz Kafka dont le style grotesque “permet de surmonter ce qu’il y a d’angoissant et d’oppressant dans le réel, par des procédés comiques qui dénoncent toujours l’anormal en le caricaturant” explique Florence Barcaud ; “Le grotesque opère une déformation en recourant fréquemment à des métaphores hyperboliques ou des métamorphoses de l’humain en animal” (122). Les “yeux amoureux” de Marie Frances rappellent au lecteur que l’inhumanité se situe ailleurs. Celle qui pense naïvement vivre un bonheur inattendu, avec l’homme dont elle croit porter l’enfant n’est qu’un sujet – ou plutôt un objet – expérimental, inséminée à son insu après avoir été droguée par un scientifique peu scrupuleux. Le projet utopique s’apparente bien ici au cauchemar dystopique.

Mécanisme de la dystopie : Hubris et manipulation

        A l’origine du projet scientifique, l’“éminent Professeur,” dont le nom n’est pas révélé, règne en maître sur le département de primatologie. Les cours magistraux de biologie qu’il dispense au sein de l’université, “in the semidarkened amphitheater” [“dans la pénombre de l’amphithéâtre” 124], fascinent les étudiants. La description qu’en fait Oates les apparente davantage à des séances d’envoûtement collectif qu’à des conférences : “The Professor’s carefully chosen words, uttered through a microphone, further amplified by the PowerPoint presentation . . . were channeled through the neurons of the young, fingers rapidly typing on laptop keyboards as in a mass hypnosis” [“Les mots soigneusement choisis par le Professeur, prononcés dans un micro, puis enrichis par la présentation PowerPoint . . . étaient acheminés à travers les neurones des jeunes gens, les doigts tapant rapidement sur les claviers des ordinateurs portables comme en proie à une hypnose de masse” 124]. Le conditionnement intellectuel, l’état d’hypnose rappellent les méthodes décrites dans certains romans dystopiques pour contrôler la population : les mots acheminés jusqu’au cerveau évoquent par exemple l’enseignement hypnopédique dans Le Meilleur des mondes, tandis que l’usage du micro rappelle le télécran et les haut-parleurs dans 1984 de George Orwell. L’université, et en particulier le département de primatologie, fonctionne comme un lieu clos et l’accès au laboratoire est strictement limité. Le Professeur y contrôle rigoureusement tous les aspects du projet Galahad dans le plus grand secret. Une fausse clinique obstétrique y est installée, dans laquelle les collaborateurs du Professeur peuvent suivre la grossesse de Marie Frances. Cette dernière est tenue de ne pas révéler à quiconque l’existence de cette clinique ni l’identité des praticiens.
        Le Professeur est dépeint comme un être sans scrupules, foncièrement égoïste, faisant peu de cas de la dimension éthique de son projet dont les retombées en terme de renommée (il convoite le prix Nobel) et en termes financiers, sont bien supérieurs à la valeur d’une vie humaine et justifient le sacrifice du sujet expérimental : “What is Mary Frances now worth? In terms of the scientific research the birth will spawn, many millions of dollars. In terms of the scientific careers the Humanzee will enrich, yet more millions of dollars” [“Que vaut Marie Frances aujourd’hui ? En termes de recherche scientifique que la naissance génèrera, des millions de dollars. En termes de carrières scientifiques que le Humanzee enrichira, des millions de dollars supplémentaires” 174]. L’emploi de la symploque et l’effet d’insistance qu’elle crée souligne encore davantage sa cupidité. La dimension éthique s’accompagne également de considérations métaphysiques et même religieuses : en créant un monstre, l’hybride humain/animal, le Professeur se substitue à Dieu. Ainsi, cette ambition démiurgique, cet hubris du scientifique, nous invite à lire la nouvelle comme le récit des aspirations d’un Prométhée moderne, d’un Victor Frankenstein sans remords, dont la créature serait bien plus réalisable que celle de Mary Shelley. Les propos du Professeur qui dit vouloir faire briller “a beacon into the deep, bleak cave of ignorance” [une lueur dans lantre sombre et profond de lignorance197] font écho à ceux de Victor Frankenstein qui entendait “déverser sur notre monde ténébreux un torrent de lumière” (115). Dans son essai intitulé “Frankenstein’s Fallen Angel,” Oates montre comment dans le roman de Shelley, “the inhuman creation becomes increasingly human while his creator becomes increasingly inhuman” [la création inhumaine devient progressivement de plus en plus humaine tandis que son créateur devient de plus en plus inhumain 110]. C’est le cas également dans “The Experimental Subject.” En décrivant le déroulement de la grossesse de Marie Frances, et la joie que celle-ci ressent à l’idée de devenir mère, Oates humanise la créature hybride tandis que l’hubris du Professeur le rend profondément inhumain. L’avenir de la créature, telle que N_ l’envisage, renforce le parallèle avec le roman de Shelley : on tentera de lui enseigner le langage (218), et il sera voué à la solitude, à moins qu’une créature de sexe féminin ne soit créée pour lui tenir compagnie.[3]
        Si le Professeur accorde peu de valeur à l’existence du sujet expérimental, il ne semble pas faire montre de plus d’empathie envers ces collaborateurs. Les membres de l’équipe scientifique du laboratoire, dont fait partie N_, se disputent les faveurs du Professeur, se livrant à une compétition sans relâche. Manipulé, exploité, N_, en sa qualité de bras droit, est prêt à endosser la responsabilité d’une éventuelle faute professionnelle, c’est-à-dire la violation de certaines restrictions légales : “N_ would be the member of the team to be disciplined, even “suspended”—“terminated”—for he was not a PhD appointment to the university, but rather an employee of the Professor” [“N_ serait le membre de l’équipe qui serait sanctionné, voire “suspendu” – “licencié” – car il n’avait pas été recruté en qualité de docteur de l’université ; il était plutôt un employé du professeur” 133]. La gradation des verbes crée un effet de dramatisation, amplifié par l’emploi de guillemets, qui souligne la gravité de la situation pour N_ et le sacrifice qu’il est prêt à endurer pour son maître. N_ reste pourtant confiant : “Somehow, utilizing the genius for which he is known in the scientific research community, the Professor will find a way to present the lab’s astonishing findings to the world that will protect the researchers from charges of ethics violations, and worse” [“D’une manière ou d’une autre, en faisant appel au génie pour lequel il est reconnu dans la communauté scientifique, le professeur trouvera un moyen de présenter au monde les étonnantes découvertes du laboratoire en protégeant les chercheurs d’éventuelles poursuites pour violation de l’éthique, ou pire encore” 174]. L’ajout de l’élément “and worse,” mis en relief par l’apposition, est lourd de sous-entendus. Ce refus de nommer les conséquences délétères de l’expérience et la mention du génie du Professeur prouve l’aveuglement de N_ et accrédite l’idée de manipulation.
        La manipulation dont N_ est l’objet en fait un être dépourvu d’émotions. Il se décrit comme “a scout—a Peregrine falcon—in the service of the Professor” [un dépisteur, un faucon pèlerin au service du Professeur122], fier d’avoir repérer le sujet expérimental. Son inhumanité s’exprime dans les descriptions grotesques qu’il fait de l’aspect physique de Marie Frances, et dans la parodie de jeu de séduction qu’il entreprend, dont il analyse froidement toutes les étapes. Ainsi, le premier contact provoqué par N_ à la cafétéria est décrit dans ces termes :

Moving a sticky black plastic tray behind hers, seemingly by accident giving her tray a nudge.

“Hi, h’lo—thought I saw you in Intro Biology, was that you?”

Exactly what a fellow student might say in these circumstances. Composing the bland-inscrutable Asian face into a friendly smile and hoping the girl would not perceive immediately how forced and insincere these banal words were (127).

[Glissant son plateau poisseux en plastique noir derrière le sien. Heurtant comme par accident son plateau.

Hey ! Salut ! Je crois que je t’ai vue dans le cours d’intro à la biologie, non ?

Exactement ce qu’un autre étudiant dirait dans ces circonstances. Dessinant un sourire bienveillant sur son visage asiatique fade et impénétrable et espérant que la fille ne s’aperçoive pas aussitôt à quel point ces mots banals étaient forcés et peu sincères.]

        L’absence de verbes conjugués et l’emploi systématique de participiales sont révélateurs de l’esprit analytique de N_. A la manière d’un scientifique, il ne s’encombre pas de superflu dans son récit. Cet aspect culmine dans la description des relations sexuelles ou plutôt “tentatives d’insémination” qu’il s’efforce de mener au mieux, sans se laisser envahir par le dégoût ou par ses pulsions, sans perdre le contrôle. Oates fournit quelques éléments du passé de N_ qui permettent d’expliquer sa soumission au Professeur et sa dévotion à la science : fuyant son pays en guerre et les camps de réfugiés, orphelin, sans papiers, il est désormais sous la protection du Professeur et toujours menacé de déportation. Il a fait table rase de ses origines : “Like removing a CD from a player, such memory. Sliding in another CD. A phase of life: slice of neural memory in the brain” [Comme si on enlevait un CD dun lecteur, cette mémoire. Et quon y glissait un autre CD. Une phase de vie : une tranche de mémoire neuronale dans le cerveau135]. Son nom, systématiquement tronqué, est représentatif de sa perte d’identité ; il est désigné par une simple initiale, N_, celle d’un nom de famille attribué dans un camp de réfugié et qui lui rappelle son pays d’origine : “The name on his Green Card—‘N_’—had come to seem mildly preposterous to him, too many consonants packed in a single syllable, a foreign name” [Le nom sur sa carte verte – N_’ – avait fini par lui sembler un peu ridicule, trop de consonnes regroupées dans une seule syllabe, un nom étranger134]. N_ accepte et revendique même, les stéréotypes associés à son appartenance ethnique, prouvant ainsi son renoncement à affirmer son individualité et sa singularité. Son “invisibilité, ” décrite comme “the particular prerogative of his species” [la prérogative spécifique de son espèce123], est vue comme un avantage et rappelle le sentiment illusoire de sécurité et de liberté qu’elle procure au protagoniste de l’Homme invisible de Ralph Ellison. Oates évoque également son aptitude à dissimuler ses émotions, son “deceivingly bland Asian face” [visage asiatique à la fadeur trompeuse123 ; 135] ; autant de caractéristiques qui lui permettent de répondre parfaitement aux attentes du Professeur et de mener à bien le projet, mais aussi de conserver son visa et de devenir à terme un citoyen américain. Sa situation rappelle celle de Joseph, protagoniste de la nouvelle de Oates “The Undocumented Alien,” un étudiant africain sans papiers qui n’a pas d’autre choix que d’accepter de participer à un programme expérimental et de se laisser implanter une micropuce dans le cerveau sous peine de se voir déporter. Si N_ n’est pas le sujet expérimental du Projet Galahad, il en est tout de même une victime, manipulée et instrumentalisée par un scientifique démiurge.
        Dans un essai sur les caractéristiques de la nouvelle dystopique, Charles Holdefer démontre que l’enfer qui y est décrit n’est pas un lieu – comme c’est le cas dans les romans – mais plutôt un “état infernal,” une auto-exclusion qui se traduit par une incapacité mentale et physique à accéder une autonomie individuelle (3). Il met l’accent sur deux caractéristiques de la nouvelle dystopique que l’on retrouve dans “The Experimental Subject” : la violence ritualisée (qui prend ici pour N_ la forme de la menace de déportation) et son corollaire, la privation de relations humaines (illustrée ici par l’isolement de N_ et son incapacité à nouer des relations extérieures) que le sujet s’est lui-même infligée. L’intrigue de la nouvelle dystopique repose alors sur la résolution de ce conflit ; il s’agit pour le personnage de lutter afin de quitter cet enfer qui le prive de son autonomie.

Stratégies de résistance : Du cynisme libérateur à la fuite illusoire

        N_ n’est pas conscient dans un premier temps du moins, de l’enfer dont il est victime, tant il est aveuglé par sa volonté de servir la science et de satisfaire son maître. Les émotions n’ont pas leur place dans cet univers dystopique où tout est scientifiquement contrôlé. Le rôle de N_ dans l’élaboration du projet Galahad est entièrement écrit, scénarisé par le Professeur. S’il ressent dans un premier temps de la pitié, il la renie aussitôt : “N_ felt a pang of pity for the experimental subject. But by definition, no specimen who so matched the requirements for the experimental subject could be anything other than pitiable” [N_ ressentit une certaine pitié pour le sujet expérimental. Mais par définition, aucun spécimen qui remplissait à ce point les critères du sujet expérimental ne pouvait être autre chose que pitoyable126]. Cet exemple illustre le cynisme qui parcourt toute la nouvelle. Ce cynisme se manifeste par le décalage comique, ou plutôt tragi-comique, entre l’expression sincère des sentiments profondément humains de Marie Frances et l’interprétation qu’en fait N_, guidé par son esprit scientifique et froid. Il s’exprime surtout dans la légèreté comique avec laquelle sont traités des actes inqualifiables. Oates décrit ainsi le moment où N_ emmène Marie Frances dans la chambre après avoir dilué un puissant somnifère dans son vin :

Love love love you. Oh—Nath’iel … A single glass of wine might have been sufficient to render the naive girl intoxicated, and Mary Frances has had two, in fairly rapid succession. And so the flunitrazepam will be doubly, even triply potent. N___ hopes he will be able to revive her—eventually” (155-56).

[ Je t’aime je t’aime je t’aime. Oh-Nath’iel … Un seul verre de vin aurait pu suffire à enivrer cette jeune fille naïve, et Marie Frances en a bu deux, assez rapidement. Le flunitrazépam sera donc deux fois, voire trois fois plus puissant. N___ espère qu’il réussira à la ranimer – à la fin.]

        L’emploi du participe passé “intoxicated,” qui signifie “ivre,” prend ici un sens moins anodin : la jeune femme a été intentionnellement droguée. De plus, l’évocation de la mort éventuelle de Marie Frances dans la dernière phrase est exprimée avec un tel détachement que le lecteur comprend que N_ en serait affecté avant tout parce qu’elle signerait la fin de l’expérimentation.
        Les valeurs religieuses de la jeune femme sont systématiquement discréditées. Ainsi lorsque Marie Frances se dit prête à honorer la venue inopinée d’un enfant comme un “don de Dieu,” le résultat d’un “plan divin,” la réaction de N_ est pour le moins sarcastique : “Ironic that, though indeed this pregnancy is a part of a plan, it is the Professor’s plan, and not God’s” [Quelle ironie de constater que cette grossesse fait effectivement partie dun plan, mais cest le plan du Professeur, pas celui de Dieu173]. La focalisation interne, en rendant compte des moindres faits et gestes, des moindres pensées de N_, renforcée par le recours au discours indirect libre, l’utilisation des italiques et des parenthèses, accentue l’effet de réalisme du récit. Oates n’omet aucun détail, aussi scabreux soit-il. C’est ce réalisme poussé à l’extrême qui interpelle le lecteur, fait appel à son sens critique et donne un sens au cynisme prévalent. Le cynisme, explique Laure Abiad-Moulène, “révèle le mal pour pouvoir mieux le cerner” (134). Ainsi, en dépeignant un personnage qui refuse de se laisser envahir par ses émotions afin de rester fidèle à l’image du scientifique, Oates dénonce avant tout la cruauté de l’univers dans lequel il évolue. N_ apparait comme un personnage en errance, une victime aveuglée par les promesses du Professeur et à la recherche de véritables valeurs humaines. Le cynisme de la nouvelle permettrait alors de “dire l’horreur précisément pour que celle-ci ne se réalise pas” et ainsi “participe à une forme d’utopie littéraire” (126). Si la dimension cynique laisse entrevoir une lueur d’espoir en faisant naître le doute chez le lecteur, cet espoir se matérialise dans le récit par la prise de conscience progressive du protagoniste. C’est la crédule Marie Frances, le sujet expérimental lui-même, qui sera le déclencheur du processus de réhumanisation et permettra à N_ de renouer avec ses émotions enfouies.
        Un début d’humanité se dessine lorsque N_, au contact de Marie Frances, se crée une identité en s’inventant un nom, Nathaniel Li ; le prénom qu’il considère “an anglo name, slightly formal, archaic” [anglo-saxon, légèrement formel et archaïque130], le projette dans son désir de citoyenneté américaine tandis que le nom de famille le relie à ses origines asiatiques. Lorsque Marie Frances lui déclare “Oh gosh—I love you” [Oh mon Dieu, je taime140], N_ en déduit avant tout qu’il est sur la bonne voie pour procéder à l’insémination, mais semble pourtant déstabilisé. Sa réaction rappelle celle de Winston dans 1984, qui découvre les mots “Je vous aime” (156) sur le papier que lui tend Julia et préfère jeter le papier dans le “trou de mémoire,” mais ne pourra s’empêcher d’y penser par la suite. Les démonstrations d’affection répétées de Marie Frances, l’adoration qui s’exprime dans son regard, renvoient à N_ une image de lui-même qu’il ne soupçonnait pas : “She loves me. Therefore, I am worthy of love” [“Elle m’aime. Donc, je suis digne d’être aimé” 152]. Bien qu’exprimée sous la forme d’un raisonnement logique et scientifique, cette pensée trahit néanmoins une émotion. Le véritable changement s’opère lors de l’annonce de la grossesse. N_ se laisse contaminer par la joie qui transparaît chez celle qui porte “son” enfant et se voit progressivement envahir par le désir de paternité et celui de fonder une famille. N_ est alors prêt à se rebeller contre la pouvoir qu’exerce sur lui le Professeur, afin d’empêcher que Marie Frances ne soit éliminée et que “son enfant” ne soit confié au laboratoire.
        Pour échapper au cauchemar imminent, N_ choisit la fuite. Il envisage de se réfugier dans la nature, à l’abri des regards. Dans la plupart des dystopies, quitter un espace fermé, sous contrôle, pour rejoindre la nature est un moyen de se libérer, ne serait-ce que temporairement, d’une emprise et de retrouver une part d’humanité. C’est le cas dans 1984, où Winston rejoint Julia dans le Pays Doré ou dans Le Meilleur des mondes où ce qui reste d’humanité se trouve dans la Réserve. La nature est chaque fois liée d’une manière ou d’une autre au passé ; elle est l’illusion d’un retour vers le monde d’avant. En emmenant Marie Frances au milieu des montagnes, à l’ouest de la ville de Red Bluff, N_ renoue avec un souvenir heureux, le seul qu’il ait ; celui d’une randonnée dans les montagnes avec un ami alors qu’il était encore étudiant : “they’d found an abandoned cabin overlooking a fast-moving stream, white-water rapids . . . , a birch-log fire in the fireplace. Even when pelting rain fell from the sky he’d been happy there” [ils avaient trouvé une cabane abandonnée, au-dessus dun torrent aux eaux tumultueuses, prolongé par des rapides. . . . un feu de branches de bouleau dans la cheminée. Même lorsquune pluie battante tombait, il avait été heureux là-bas163]. N_ espère ainsi conjuguer les espaces du dehors et du dedans, retrouver comme le formule Bachelard “une intimité ancienne perdue dans l’ombre de la mémoire” (206), un isolement nécessaire et salutaire évocateur de l’expérience menée par Thoreau mais qu’il vivrait au sein du cercle familial. Il imagine “long idyllic evenings of reading aloud to Mary Frances from such texts as the great works of Charles Darwin beside a birch-wood fire, Nathaniel Jr. in a cradle, or in a crib, in a shadowy alcove, features blurred in the innocence of sleep” [“de longues soirées idylliques à lire à voix haute à Marie Frances des textes tels que les grandes œuvres de Charles Darwin au coin d’un feu de branches de bouleau, Nathaniel Jr. dans un berceau, ou un couffin, dans une alcôve ombragée, les traits voilés dans l’innocence du sommeil” 222]. En évoquant la lecture des œuvres de Darwin, Oates rappelle ironiquement l’hybridité de l’enfant, que N_ tente de dissimuler.
        La cabane, lieu de refuge, rappelle le nid décrit par Bachelard ; il est un lieu de bien-être, et déclenche en nous une “rêverie de la sécurité” (102) ; il permet de ressentir “une amorce de confiance,” de ne pas connaître “l’hostilité du monde” (103). Cependant, ce refuge est “précaire.” C’est “l’absolue naïveté de sa rêverie,” explique Bachelard, qui permet à l’homme de garder l’illusion de la sécurité. Le rêve de N_ de vie en harmonie avec la nature dans l’intimité de la cabane ne peut être que temporaire. Il est conditionné au fait que Marie Frances ne s’aperçoive pas de la nature hybride de son enfant – une possibilité envisageable dans un premier temps : “A Humanzee might be mistaken for a “Mongoloid” baby, N_ thinks, depending upon the degree to which chimpanzee features were dominant, and depending upon the degree of wishful naïveté in the mother” [Un Humanzee pourrait être confondu avec un bébé mongoloïde, se dit N___, selon le degré de prédominance des traits du chimpanzé, et selon le degré de naïveté souhaité par la mère 208]. C’est pourtant la naïveté du protagoniste, plus que celle de la mère, qui prédomine. Incapable d’appréhender la réalité, prisonnier de son mensonge, il ne se projette pas au-delà de sa fuite illusoire. Oates laisse au lecteur le soin d’imaginer la suite du récit. Le sort de la créature, seule représentante de son espèce, monstrueuse aux yeux du monde extérieur, évoque immanquablement le roman de Mary Shelley et laisse alors présager le pire.
        Si dans les récits dystopiques, la révolte des personnages n’aboutit pas toujours à la liberté et à l’autonomie qu’ils souhaitaient, l’espoir y est néanmoins présent. Il se situe hors du texte. Ces récits agissent avant tout comme des “cautionary tales” – des avertissements, des mises en garde, contre les dérives qu’ils dénoncent. Dans “The Experimental Subject,” l’effet de réel est saisissant : l’expérience scientifique est théoriquement réalisable et rend la nouvelle particulièrement déstabilisante, dans la lignée des œuvres de Oates dont on connaît le goût pour la provocation. En fine observatrice de la société, elle s’applique à en dénoncer les dysfonctionnements, échafaudant les scénarios les plus effrayants, et présume ainsi de ce que Jankélevitch nomme “la fécondité de la catastrophe” (cité dans Abiad-Moulène 134) – elle pousse à l’excès l’injustice et l’immoralité jusqu’à les rendre intolérables pour éveiller la conscience morale de ses contemporains.
        On sait que la science et la littérature sont intimement liées et que les écrivains trouvent dans la science une source d’inspiration inépuisable, génératrice d’utopies scientifiques et de leurs pendants dystopiques les plus cauchemardesques. Mais l’influence se produit dans l’autre sens : la littérature peut également influencer la science et notamment la biologie qui possède la particularité selon Huxley d’être “immediately relevant to human experience” [“en rapport direct avec l’expérience humaine” 79]. Les sciences de la vie, explique-t-il, “have need of the artist’s intuition and conversely the artist has need of all that these sciences can offer him in terms of new materials on which to exercise his creative powers” [“ont besoin de l’intuition de l’artiste de la même façon que l’artiste a besoin de tout ce que la science peut lui offrir en matière de supports sur lesquels exercer son pouvoir créatif” 79]. Si le lecteur se réjouit de lire les œuvres dystopiques qui émanent de cette interdépendance, gageons qu’il tremble à l’idée qu’un scientifique puisse s’inspirer des œuvres de Oates, et de “The Experimental Subject” en particulier, pour donner naissance à un tel cauchemar.

 

Ouvrage cités

Abiad-Moulène, Laure. “Le cynisme en littérature : à partir de Milan Kundera et de John Updike.” L’ironie aujourd’hui : lecture d’un discours oblique. Ed. Mustapha Trabelsi. Clermont-Ferrand : Presses Universitaires Blaise Pascal, 2006. 125-38.

Atallah, Marc. “Utopie et dystopie, les deux sœurs siamoises.” Le Bulletin de l’Association F. Gonseth, Institut de la méthode (juin 2011) : 17-27. Fabula. Web. 14 Jan. 2022.

Bachelard, Gaston. La Poétique de l’espace. 1957. Paris : Quadrige/PUF, 1992.

Barash, David P. “It’s Time to Make Human-Chimp Hybrids.” Nautilus 058 (8 March 2018). Web. 14 Jan. 2022.

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L’auteure 

Stéphanie Maerten est agrégée d’anglais et intervient à l’Université d’Artois dans le cadre de la préparation à l’agrégation interne. Elle a publié plusieurs articles sur Joyce Carol Oates, Willa Cather, Elizabeth Spencer, ainsi que sur des nouvellistes américaines. Elle s’intéresse aux formes brèves ainsi qu’aux questions de genre.

Notes

[1] Sauf indication contraire, les traductions de l’anglais sont de ma main.

[2] Oates fait allusion à ce type d’expériences dans la nouvelle : “[The Professor] has worked on several projects of a sensitive nature in the past, involving the effects of experimental pharmaceuticals upon unborn fetuses (of black and Hispanic pregnant women patients at a city clinic)” (178) [[Le Professeur] a travaillé sur plusieurs projets sensibles par le passé, impliquant les effets de produits pharmaceutiques expérimentaux sur des fœtus à naître (de femmes enceintes noires et hispaniques, patientes dans une clinique de la ville)].

[3] “How lonely, the Humanzee will be, isolated in its (his) clinical quarters on the eighth floor of Rockefeller Life Sciences! Though possibly, sooner or later, another humanzee specimen will be created by the Professor’s lab team, a sibling that might (if it is female) be a mate for the Humanzee…” [“Comme le Humanzee se sentira seul, isolé dans ses quartiers cliniques au huitième étage du pavillon Rockefeller des Sciences de la Vie ! Mais il est possible que, tôt ou tard, un autre spécimen de Humanzee soit créé par l’équipe du professeur, un frère ou une sœur qui pourrait (s’il s’agit d’une femelle) servir de partenaire au Humanzee” 218].