“La transmission par les mots et les corps” Entretien avec Sarah Nouveau

“La transmission par les mots et les corps”

Entretien avec Sarah Nouveau 

Sarah Nouveau, chorégraphe et enseignante en Histoire de la danse a créé en 2010 sa compagnie à Lille. Elle réalise des solos chorégraphiques et des conférences dansées en alliant le langage chorégraphique à celui de la pédagogie. Elle a notamment travaillé sur des projets de médiation culturelle en lien avec le patrimoine minier des Hauts-de-France. Sa démarche est pour le moins innovante. 

L’entretien a été réalisé par Tiphaine Zetlaoui, enseignante- chercheure en Sciences de l’Information et de la Communication à l’université catholique de Lille, le 17 décembre 2018. 

TZ : Quel est votre état d’esprit en matière de création chorégraphique ? 

SN : Depuis la création de ma compagnie, le quadrille des homards, j’explore de l’intérieur un langage chorégraphique. Les solos que j’ai créés, « Intérieurs féminins » et « Humus » s’inscrivent dans cette démarche d’intériorité. Je cherche aussi à inventer de nouvelles formes pédagogiques d’expression comme celles que j’élabore dans les conférences dansées. Ce qui m’intéresse dans ces projets de conférences dansées, c’est de questionner le rôle du savant, de la personne qui a un « discours sur » et de bousculer un peu cette chose-là, avec un aspect humoristique en me mettant en scène en tant que conférencière. La danse ou le corps vient choquer, entrechoquer le discours ou au contraire le conforter. La transmission ne se fait pas uniquement par les mots mais par un espace situé « entre »[1]. Souvent, je pense que dans les conférences dansées -– après, bien sûr je n’ai pas tout vu -– il y a toujours cette chose-là de : « je parle, j’ai un discours sur, savant », et la danse vient illustrer le propos, ce qui n’est pas le cas dans les projets que je réalise. 

TZ : Justement, est-ce que vous pouvez parler des projets que vous avez entrepris avec la compagnie de l’Oiseau-Mouche ? Est-ce une démarche innovante ? 

SN : L’Oiseau-Mouche, c’est cette compagnie d’acteurs professionnels en situation de handicap mental située à Roubaix. C’est le premier Centre d’Aide par le Travail (C.A.T.) artistique créé en France en 1981, la compagnie existait déjà depuis 1978 et est devenu un C.A.T. en 1981. Ce sont des comédiens qui ont travaillé avec de nombreux metteurs en scène et aussi quelques chorégraphes avaient déjà travaillé la danse, mais quand j’ai rencontré Stéphane Frimat, le directeur, pour lui proposer de faire une conférence dansée, il m’a dit : « on n’a jamais fait ça ». J’ai décidé aussi d’explorer leurs capacités de comédiens : dans « C.O.R.P.uS. »[2], ils disaient des textes, ils incarnaient les danseurs— –ça parlait d’Isadora Duncan, de Loïe Füller, de Nijinsky, Wigman, Valeska Gert. J’avais ce discours savant au départ, bousculé très rapidement par les comédiens.  Je pense que ce format de raconter une page d’histoire de la danse, c’est-à-dire avec un contenu pédagogique sous forme créative, il y a là un côté assez novateur. 

TZ : Alors comment en êtes-vous venue à faire ce C.LE.A. (Contrat Local d’Éducation Artistique) dans la Communauté d’Agglomération Hénin-Carvin ? 

SN : Dans les statuts de l’association, quand j’ai créé ma compagnie, il y avait la part de création qui était évidente, il y avait la culture chorégraphique et aussi le fait de sensibiliser le grand public peu familier à la danse contemporaine. Il y a cette image plutôt élitiste de la danse qui repousse un peu alors qu’elle concerne tout le monde. Dès le début en tout cas, cela m’intéressait d’avoir des projets d’action culturelle, de sensibilisation pour des profils complétement néophytes. J’avais déjà fait d’autres créations participatives avec des amateurs et puis j’avais fait une MIAA (Mission d’Appui Artistique, projet de la Direction Régionale des Affaires Culturelles et de l’Education Nationale, tout comme le CLEA) en Métropole Lilloise auprès des équipes accueillant les enfants roms et les primo-arrivants. Ce CLEA, c’était dans le Bassin Minier, à Oignies. Moi je suis assez intuitive, donc je lance des choses un peu comme ça. Et quand je suis allée passer l’entretien, c’est à 25 minutes de Lille, je suis arrivée sur ce site avec cet immense chevalement, je me suis dit : « C’est quoi cet endroit ?! » C’était comme un monde inconnu. C’était un peu bizarre quand même, parce que j’avais envoyé ma candidature. Mais avant d’aller sur place on ne se rend pas toujours compte. 

TZ : Ce site, il est classé ? 

SN : C’est le 9-9bis. Son statut a changé, maintenant c’est un EPCC (Établissement Public de Coopération Culturelle), situé sur un site minier qui a été conservé tel quel. C’est le seul qui a été conservé avec toutes les machines grâce aux mineurs qui se sont battus pendant des années pour garder cette chose-là par le biais de l’association ACCCUSTO SECI, présidée par Jean-Marie Minot. Et finalement, c’est devenu un lieu culturel. Et il faut dire aussi que depuis 2012, le Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais fait partie du millier de biens inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Il y a de l’argent qui vient de l’ÉEtat, et notamment pour la culture.

TZ : Vous étiez en résidence sur ce site dans le cadre d’une mission de médiation et de valorisation patrimoniale, n’est-ce pas ? 

SN : Le principe du Contrat Local d’Éducation Artistique est de subventionner un artiste pour qu’il travaille sur des projets en lien avec les axes du CLEA. Pour celui-ci, les axes portaient sur la musique, le patrimoine et la lecture.  La mission consistait plus précisément à faire découvrir son univers artistique et de à faire, c’est le terme utilisé, des « gestes artistiques ». Il s’agit de montrer son travail, de présenter ses créations, de faire des rencontres et de monter des projets spécialement conçus avec et pour le territoire. Donc il y a une part de nouveauté qui émergent des rencontres avec les acteurs du terrain. Dans ce genre de projets, il faut rester ouvert, à l’écoute des demandes du territoire, cela se passe vraiment à partir de la rencontre. Ensuite, ce sont les collèges, les lycées, les écoles, qui font les invitations. 

TZ : Alors, on peut dire que la démarche était innovante en ce sens qu’elle reposait sur la danse ? 

SN : Effectivement, par rapport à ce CLEA, je pense que le fait que ce soit de la danse, cela les a vraiment intéressés car c’est un art plus éloigné à première vue des pratiques scolaires. De mon côté, j’ai trouvé que dans le Bassin Minier, la danse contemporaine vient carrément à rebours de ce que j’ai senti dans les corps de l’héritage minier, un rapport au corps très, très dur. J’ai senti quelque chose de dur dans les corps mêmes des générations après la fermeture des mines… quelque chose de compact.

TZ : Comment avez-vous procédé pour sonder la mémoire des lieux ?

SN : Mes propositions avec les élèves tournaient beaucoup autour du fait d’investir différents espaces, et de tisser une relation avec le patrimoine. J’ai été étroitement en rapport avec le Pôle Patrimoine du 9-9bis. Par exemple, il y a eu l’élaboration d’une visite dansée du 9-9bis[3], un projet que j’ai lancé sur la base du volontariat ; cela a été mené sous forme de stages pendant les vacances d’hiver, et présenté lors des « Rendez-vous du Patrimoine » avec différents tableaux chorégraphiques dans la salle des Pendus, les lavabos, le cœur du site, les ventilateurs, la salle des machines, les couloirs électriques… Une médiatrice du patrimoine faisait la visite, et les chorégraphies ponctuaient ses propos. Je me suis inspirée des lieux et aussi de ce que Pierre Lingrand, ancien mineur membre de l’Association ACCUSTO SECI nous a raconté, notamment sur la vie à la mine et sur les gestes de son travail. J’avais à cœur de proposer quelque chose qui résonne avec ce passé et ce lieu et n’en fasse pas fi.  

TZ : Il y avait des élèves dont les grands-parents travaillaient dans la mine ? Il y en avait beaucoup ? 

SN : Oui, la plupart.

TZ : Eux, comment ils ont abordé la chose ? Est-ce que vous les avez sentis un peu plus impliqués… parce que cela les interpelait dans leurs racines ou leurs mémoires familiales… ?

SN : Je n’ai pas pu interroger chacun mais je peux parler d’un autre projet, les « Cartes postales dansées » et de certaines réactions des élèves. Pendant la semaine d’immersion, j’ai arpenté le territoire, repéré des lieux, pris des photographies[4], et à partir de là sept lieux ont émergé pour  ce dispositif : une caméra en plan fixe avec une chorégraphie qui s’inspire du lieu et l’anime. Chaque carte postale dansée est une vidéo de quelques minutes. L’impulsion de ce projet, c’était de garder l’émerveillement premier lorsqu’on arrive sur un lieu inconnu, quand on envoie une carte postale, on choisit généralement quelque chose d’« exotique »… , et le Bassin Minier, bien qu’à 25 mn en voiture de Lille, me semblait très exotique ! C’était une question de regard… Proposer aux élèves de redécouvrir différemment leur quotidien, en l’investissant corporellement. Est-ce que cela a changé leur perception ? Je ne sais pas… Une anecdote amusante a eu lieu lors de la restitution où tous les groupes ont montré la ou les cartes postales dansées qu’ils avaient faites. Un lycéen m’a demandé : « mais pourquoi avez-vous choisi une maison ? » Une des cartes postales se déroulait devant une maison de la cité pavillonnaire de la Cité 7 de la Fosse 7 de Courcelles-Lès-Lens[5]. Pour eux cela faisait partie du quotidien le plus banal, alors que de mon point de vue c’était extrêmement typique et emblématique de l’histoire de ce territoire…

© Sarah Nouveau
© Sarah Nouveau
© Sarah Nouveau

Concernant l’implication des élèves, pour une des cartes postales dansées, faite à Oignies à la Mine de la Fosse-Image, les élèves ont endossé les habits de mineurs : cela les intéressait, leur parlait. Je suis partie d’une phrase que m’a dite un mineur lorsque j’ai visité cette Mine de la Fosse-Image justement. Il m’avait dit que lorsqu’il était au fond de la mine, avec le bruit assourdissant des machines, il y avait une pulsation, et lui entendait le « Boléro » de Ravel, il se disait qu’il y aurait une chorégraphie à faire. Son désir m’a inspirée et c’est vraiment dommage que je n’aie pas retenu son nom ! J’ai proposé aux élèves de partir de gestes qu’ils imaginaient pouvoir être ceux des mineurs, de choisir chacun un geste qu’ils répétaient, et puis de laisser « pulser » ce geste, de lui donner de l’espace pour que finalement il devienne une sorte de danse… Au niveau sonore, j’ai utilisé des bruits de machines que le Musée de la Mine de Lewarde m’avait envoyés, dans lequel se fondait peu à peu le « Boléro » de Ravel prenant finalement le dessus. Après, la question est de savoir si on est en train de trahir la mémoire du lieu… Comme si on faisait un peu les zozos avec quelque chose qui était sérieux ou douloureux.

TZ : En même temps, il s’agit de transmettre aux nouvelles générations et de sensibiliser…

SN : Oui, mais ce que j’ai vu là-bas, c’est qu’au contraire tout tourne autour de la mine… et des fois ils n’en peuvent plus. Tout est la mine, la mine, la mine… En même temps, ce que je trouvais aussi très dur là-bas c’est que tout était pensé pour la mine, comme par exemple l’architecture : toutes ces cités pavillonnaires centrées autour de la mine, sauf qu’après, c’est-à-dire maintenant, il n’y a plus de mine. On est dans une espèce d’éclatement.

TZ : Est-ce que vous avez été confrontée à des élèves qui n’y arrivaient pas du tout, qui étaient en résistance ? 

SN : Il y en avait, mais ce que j’ai vu par rapport au corps, en tout cas ce que j’ai vu dans un collège, à Montigny-en-Gohelle lorsqu’on a travaillé sur les « auto-portraits dansés », c’est qu’il y avait vraiment une question d’estime de soi, de valorisation par rapport au corps. Il y avait comme un manque de confiance, et ce qui était chouette dans ce projet c’est qu’il y avait une grande fierté à la fin, la fierté des élèves de s’être mis en scène.

TZ : Comment avez-vous travaillé avec les scolaires ? 

SN : Par exemple, avec des élèves du Lycée Darchicourt d’Hénin-Beaumont, il y a eu un projet mêlant danse et écriture. Pour le travail d’écriture, mené par Claire Audhuy, les élèves ont questionné leurs familles, et de mon côté il y a eu une phrase gestuelle qui consistait à travailler sur l’imaginaire d’un geste, l’imaginaire d’un pays d’origine : ceux qui avaient des origines communes ont travaillé sur un geste, et après il y a eu un canon à partir de l’élaboration d’une phrase de gestes sur des chaises[6].

TZ : Quels sont vos projets en cours depuis cette résidence ? 

SN : Je développe actuellement un projet, « les Portraits dansés », qui est né pendant cette résidence. J’avais commencé pendant le CLEA à rencontrer et interroger des personnes de différentes générations qui pratiquent et transmettent des formes de danse « non-savantes », liées à leur culture d’origine, ou en tout cas qui ont un sens pour elles, et ont une fonction de rassemblement. Dans ce projet, il y a deux aspects : 

  • patrimoine immatériel, considéré comme culture qui se transmet et se partage avec tout ce que ça implique de modification, de transformation, portant en lui l’histoire des vagues successives d’immigration sur ce territoire lié au travail à la Mine ;, 
  • et l’aspect d’« auto-portrait »: se concentrer sur une personne, que cette personne parte de son amour et de sa pratique pour telle danse, qu’elle révèle ce qu’est pour elle la « saveur » de cette danse, et dans le même temps qu’elle revienne sur des origines, sur une histoire singulière rencontrant l’histoire commune[7]

[1] C’est aussi la thématique de : « C’est à dire » (2019), conférence corporelle sur l’origine du langage et de l’écriture. Teaser : https://www.youtube.com/watch?v=hBTwIqOWW7o&feature=emb_logo

[2] « C.O.R.P.uS. », créé fin 2015 au Théâtre de l’Oiseau-Mouche à Roubaix. Teaser : https://www.youtube.com/watch?v=P923l7IOvLU&t=15s

[3] Teaser de la visite dansée du 9-9bis : https://vimeo.com/227593923

[4] Voir les photographies ci-jointes. Crédit : Sarah Nouveau.

[5] Voir l’article dans le livret des 10 ans du Patrimoine du 9-9bis, journaliste : Ludivine Fasseu, photographe : Sébastien Jarry. http://9-9bis.com/files/2019/11/bassin-minier-for-ever-web.pdf, page 29.

[6] Voir le film réalisé par Stéphane Querrec pour Heure Exquise : https://vimeo.com/232681842

[7] Un premier « double-portrait dansé » a été réalisé en septembre 2019 avec Alexandra et Thomas Danielczyk du groupe Kalina et présenté lors des Journées du Patrimoine les 21 et 22 septembre 2019 au 9-9bis de Oignies. Les autres seront réalisés en 2020 et 2021.

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