Les sciences de l’information au service de notre humanité

Par Nadia Caidi, university of toronto

 

Abstract

This is an edited version of an opening plenary given at the International Colloquium on “Digital Communication through the Prism of Societal Transformations” (organized on Oct 7-8, 2021 at the University of Clermont-Auvergne). In it, we examine the opportunities and challenges facing the roles and responsibilities of iSchools, the relevance of Information Science as a discipline, and the new competencies required of information professionals as they navigate current socio-technical developments, and the ensuing and complex ethical issues.

Résumé 

Ces extraits de la conférence inaugurale donnée par l’auteur dans le cadre du Colloque International Pluridisciplinaire sur le thème de “La Communication Numérique au Prisme des Transformations Sociétales” (organisé par l’Université Clermont-Auvergne les 7 et 8 Octobre 2021) visent a positionner l’évolution des Sciences de l’Information, le mouvement iSchool, et les nouvelles compétences informationnelles preconisées pour faire face aux défis actuels dans nos sociétés post-industrielles l’informatisation effrénée ne rime pas toujours avec durabilité et équitabilité.

Parler de l’avenir des métiers de l’information présente des difficultés certaines ; la principale étant de savoir ce que recouvre chaque réalité professionnelle selon le contexte, l’environnement, les bénéficiaires des activités, ainsi que les compétences professionnelles préconisées. L’objectif de cette contribution n’est pas tant de cerner les contours des réformes en Sciences de l’Information (SI) ou de comprendre leur origine, consistance ou finalités, mais plutôt d’offrir une réflexion sur les enjeux de société et les défis mondiaux que l’évolution de l’offre de formation des SI ne semble pas toujours privilégier. En ce sens, nous nous intéressons aux décisions déontologiques, pédagogiques, et stratégiques en matière de réformes des programmes d’enseignement en SI dans une perspective critique. Quel est le positionnement de ces réformes par rapport à l’urgence et la diversité des défis mondiaux et des questions d’ordre éthique ? Quels types de nouvelles compétences souhaitons-nous développer chez nos professionnels de l’information ? Dans quelle démarche nous inscrivons-nous ?

En Amérique du Nord, les Sciences de l’Information (Information Science) ont fait leur apparition en tant que discipline autonome vers 1960. Leur essor dans le monde universitaire anglo-saxon a été rendu possible grâce à l’émergence notamment du mouvement iSchool dans les années 2000, et une activité soutenue d’enseignement et de recherche (Dillon 2012, Moulaison & Adkins 2015). Cette discipline a aussi profité de l’internationalisation des iSchools (bien illustrée par un réseau croissant de 27 iSchools dans la seule région Asie-Pacifique durant la dernière décennie). Ce mouvement a mis au coude à coude des traditions et secteurs établis tels que les bibliothèques, les archives, et les musées avec des domaines perçus comme plus novateurs tels que les sciences des données (data science), l’intelligence artificielle ou encore l’expérience et conception utilisateurs (UXD, en anglais). De fait, les cours de data science et UXD servent de plus en plus comme champs d’application pour les secteurs dits traditionnels et nouvellement affublés de l’acronyme GLAMs (pour Galleries, Libraries, Museums and Archives) avec des cours comme “UXD for GLAMs”, “Critical Data Studies”, ou “Social Justice for Archivists”. Ce faisant, les iSchools (et la discipline des SI) tente de se démarquer des disciplines rivales telles que l’informatique, le droit, le management ou la sociologie.

Ce qui nous importe ici est que les discours et pratiques au sein du domaine des SI reflètent une conception spécifique du développement de nos sociétés dites post-industrielles. En ce sens, les structures de formation en SI font partie intégrante de ce discours à travers leur focus sur le paradigme de “l’information ” (et ses nombreuses déclinaisons : découvrabilité, accessibilité, qualité, sécurité), sur le savoir comme capital intellectuel, et sur la professionnalisation de domaines dit émergents telle la science des données, la curation digitale, le design d’expérience utilisateur, ou encore l’IA (Aragon et al. 2022, Crawford 2021, Cronin 2002, Dillon 2012, McDonald & Levine-Clarke 2018). Dans la course effrénée pour une place dans l’économie mondiale de l’information, l’enseignement supérieur se laisse inscrire au sommet des programmes de politiques gouvernementales néolibérales qui mettent en avant la compétitivité nationale, les priorités axées sur le marché, la priorisation des secteurs STIM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques) et la connaissance comme source d’innovation et d’employabilité (Bell 1999, Castells 2000, IMD 2022, Mahboubi 2022, Marginson 2021, Russell 2021, Slaughter & Rhoades 2004).

La question que nous nous devons de nous poser, et particulièrement dans le contexte global, porte sur ce qui manque ou ce qui est perdu dans le processus de définition des iSchools et de l’information à travers un prisme purement néolibéral. Leckie et Buschman (2010) parlent “d’optimisme émancipateur ancré dans les technologies productives (les TIC d’aujourd’hui) pour créer un changement social positif et durable” (p. xv). Ces auteurs nous invitent à re-imaginer le futur de notre discipline, découplé de ces chaînons. La chercheuse en sciences de l’information, Siobhan Stevenson nous invite également à réfléchir sur notre responsabilité quant à “ … la meilleure façon de renforcer la démocratie, de raviver la solidarité, de maintenir l’harmonie sociale et d’améliorer les conditions de vie de tous dans le contexte de la mondialisation du capitalisme” (2010, p. 2). Le chercheur Christoph Becker, dans son ouvrage “Insolvent” (2023), nous appelle également à réorienter l’informatisation effrénée dans le sens d’une durabilité plus juste et équitable.

Déjà, l’introduction effrénée de l’IA dans la communication numérique rend plus visibles encore les lacunes des classifications dites universelles qui masquent pourtant des préjugés raciaux, culturels et linguistiques (Casenave & El Hadi 2022, Eubanks 2018). Une prise de conscience est aussi en train de s’amorcer quant aux dégâts environnementaux énormes qu’engendrent la production des diverses composantes nécessaires pour rendre l’IA possible : les minéraux rares extraits dans des conditions difficiles par des travailleurs sous-rémunérés, les vastes quantités d’eau nécessaires  pour refroidir l’infrastructure des centres de données, la sous-traitance de l’indexage ou de la modération de contenus souvent graphiques par une classe ouvrière sous-payée et sujette à une toute nouvelle forme de violence, la normalisation des abus des droits numériques des personnes (Becker 2022, Crawford 2021).

Ceci nous ramène aux défis liés aux nouvelles compétences à développer chez les professionnels de l’information. Qu’elle semble loin l’époque où le professionnel gérait les connaissances et les partageait. Aujourd’hui, il y a nécessité d’une prise de conscience des impacts que le numérique exerce non seulement sur la gouvernance de l’information, la responsabilité algorithmique ou la désinformation, mais aussi sur le prix payé par l’environnement. En effet, à l’ère des bulles filtrantes, des opinions polarisées, de la montée en puissance des influenceurs en tous genres, du procès fait à la science et aux experts, l’appât de chatGPT, sans oublier une crise climatique imminente et contestée et des tensions politiques mondiales (qui se jouent par écrans interposés), est-il temps pour notre domaine des SI (qui a souvent tendance à éviter la vision d’ensemble et les controverses) de repenser l’échelle à laquelle nous opérons ? Est-il encore possible de reconceptualiser la science de l’information comme une force productive pour revigorer (voire réanimer) l’intérêt public face non seulement aux divisions structurelles et idéologiques, mais aussi face à l’éventuelle extinction humaine ?

Nous concluons en nous demandant (avec Ameur et al. 2021) s’il n’y a pas lieu de repenser un mouvement iSchool qui serait en dehors de la tradition anglo-saxonne (à l’origine des mutations actuelles de la discipline), et qui profiterait mieux des liens étroits qui existent entre les SI et les Sciences de la Communication (ainsi que des domaines connexes comme les sciences de l’environnement, ou les études en justice sociale) pour offrir un discours autre, plus axé sur l’engagement envers le jugement, l’éthique et le monde (Smith 2019).

 

REFERENCES

Ameur, Abderrahim, Lrhoul, Hanae, Caidi, Nadia. & Bahji, Salah Eddine. “La formation en Sciences de l’Information au Maroc : Vers le concept de iSchool ?” Actes de Colloque du 22e Colloque international sur le Document Électronique (CIDE), Editions Europia, 2021. Web. 28/12/2023.

Aragon, Cecilia, Shion Guha, Marina Kogan, Michael Muller, & Gina Neff. Human-Centered Data Science: An Introduction. Cambridge, MA: MIT Press, 2022.

Becker, Christophe. Insolvent: How to Reorient Computing for Just Sustainability. Cambridge, MA: MIT Press, 2023.

Bell, Daniel. The coming of post-industrial society: A venture in social forecasting. New York, NY: Basic Books, 1999.

Casenave, Joana, & Widad Mustafa El Hadi. “Dimensions éthiques dans les systèmes d’organisation de la connaissance à l’heure de l’intelligence artificielle.” Actes de Colloque du 22e Colloque international sur le Document Électronique (CIDE), Editions Europia, 2021. Web. 28/12/2023.

Castells, Manuel. The rise of the network society: The information age: economy, society and culture Volume I. (2nd ed). Malden, MA: Blackwell Publishing, 2000.

Crawford, Kate. The Atlas of AI: Power, Politics, and the Planetary Costs of Artificial Intelligence. Yale: Yale University Press, 2021.

Cronin, Blaise. “Holding the Centre While Prospecting at the Periphery: Domain Identity and Coherence in North American Information Studies Education.” Education for Information 20 (2002). Web. 28/12/2023.

Dillon, Andrew. “What it means to be an iSchool.” Journal of Education for Library and Information Science 53 (Spring 2012). 267-273. Web. 28/12/2023.

Eubanks, Virginia. Automating Inequality: How High-Tech Tools Profile, Police and Punish the Poor. St Martin’s Press. 2018.

IMD International, IMD World Competitiveness Booklet, 2022, International Institute for Management Development, Lausanne, Switzerland. Web. 28/12/2023.

Leckie, Gloria. and Buschman Joseph (Eds.). Critical theory in Library and Information Science: Exploring the social from across the disciplines. Greenwood, CO: Libraries Unlimited, 2010.

Mahboubi, Parisa. The Knowledge Gap: Canada faces a shortage in digital and STEM skills, 2022, C.D. Howe Institute Commentary 626. Web. 28/12/2023.

Marginson, Simon. “What drives global science? Four competing narratives”, Studies in Higher Education, 47(Summer 2021). Web. 28/12/2023.

McDonald, J.D., & Levine-Clarke, M. (Eds.). Encyclopedia of Library and Information Sciences (4th ed.). CRC Press, 2018.

Moulaison, Heather, and Adkins, Denise. “Les iSchools: l’information, la technologie et l’individu.” Documentation et Bibliothèques, 6 (Winter 2015). Web. 28/12/2023.

Russell, Stuart. “The history and future of AI.” Oxford Review of Economic Policy, 37 (Spring 2021). Web. 28/12/2023.

Slaughter, Sheila, & Rhoades, Gary. Academic capitalism and the new economy: Markets, state and higher education. Baltimore, MD: the John Hopkins University Press, 2004.

Smith, Brian Cantwell. The Promise of Artificial Intelligence: Reckoning and Judgment. Cambridge, MA: MIT Press, 2019.

Stevenson, Siobhan. “Michel Aglietta and French regulation theory.” In Leckie, G. and Buschman J. (Eds.) Critical theory in Library and Information Science: Exploring the social from across the disciplines. Greenwood, CO: Libraries Unlimited, 2010.

 

Biographie de l’auteur

Nadia Caidi est professeure à la Faculté d’information de l’Université de Toronto. Formée en linguistique et en communication, elle détient une maîtrise et un doctorat en sciences de l’information de l’Université de Californie, Los Angeles (UCLA). Ses recherches portent sur les comportements informationnels et les politiques d’information dans le contexte de la migration mondiale. Son dernier ouvrage, “Humanizing LIS Research Education and Practice: Diversity by Design” a été publié par Routledge en 2021. La professeure Caidi a été présidente de l’Association Canadienne des Sciences de l’Information (CAIS) en 2011, et présidente de l’Association Internationale des Sciences et Technologies de l’Information (ASIS&T) en 2016. (nadia.caidi@utoronto.ca)