N°1 | Vices et vertus du plagiat dans la littérature américaine contemporaine

Sommaire 

Introduction – Vices et vertus du plagiat dans la littérature américaine contemporaine – Frédérique SPILL et Gérald PREHER

Article – Quel rapport avec la morale ? Plagiarisme, réécriture des modèles et valeurs littéraires – Kerin PERROMAT

Article – Echoes of Yoknapatawpha : William Faulkner’s Universe between Parody and Plagiarism – Ineke BOCKTING

Article – Anne Sexton, ou le ‘plagiat » féministe des contes de fée – Nicole OLLIER

Entretien – Entretien avec Stéphane Daniel – Tiphaine ZETLAOUI

Varia – Le langage de l’art : pour une sémiotique de l’ostension –  Gilles LEVÊQUE

Recension – Le canard enchaîné : l’information mise en scène – Jérôme ROUDIER

Recension – Pourquoi l’Amérique nous espionne ? – Tiphaine ZETLAOUI

Bruno Latour et Nikolaj Schultz, Mémo sur la nouvelle classe écologique, Paris, la Découverte, “Les empêcheurs de penser en rond”, 2022. ISBN : 9782359252187, 94 p.


Les auteurs de ce Mémo, organisé en 76 propositions courtes réparties autour de 10 thèmes, se demandent à quelles conditions l’écologie pourrait devenir un véritable mouvement politique. Pourquoi instruire cette question dans un tel format ? La note de la page 5 indique que le mot mémorandum sert à se souvenir de quelque chose, ou à exposer le point de vue du gouvernement sur un sujet important. Les auteurs s’adressent donc à celles et ceux qui sont touchés par la crise écologique, en les considérant comme membres potentiels d’un futur parti au pouvoir. Les propositions étant courtes, de quelques pages seulement, il s’agit d’aller directement à l’essentiel en donnant des lignes directrices pour la réflexion et l’action aux “membres des partis écologiques et à leurs électeurs présents et à venir” (p. 1), /auxquels l’ouvrage est destiné. L’ambition affichée en introduction est “d’amplifier l’action multiforme ” (p. 3) des activistes et responsables politiques.

Á la lecture de ce Mémo, le lecteur ne peut s’empêcher de penser au Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels, ouvrage court lui aussi, dont le titre évoque un parti communiste encore inexistant à la date de parution en 1848. De même, le parti écologique n’existe pas, ou pas encore, si l’on entend par parti “une unité compréhensible par tous” et proposant “un horizon commun pour l’action collective” (p. 12). S’il existe objectivement un parti politique écologique, pour le moment, selon les auteurs, l’écologie politique “réussit l’exploit de paniquer les esprits et de les faire bâiller d’ennui. D’où la paralysie de l’action qu’elle suscite trop souvent” (p. 46). En outre, la référence au Manifeste est explicite dans le thème VII, qui en parodie la première phrase : “Un spectre hante l’Europe et le reste du monde, l’écologisme !” (p. 61). Le thème de la lutte des classes et le renvoi à Marx sont récurrents dans ce Mémo, et ponctués par un appel à l’unification dans ce même thème VII, dont le contenu évoque le célèbre appel de la conclusion du Manifeste, “prolétaires de tous les pays, unissez-vous !”. Le renvoi à Marx permet aux auteurs de comparer l’émergence du socialisme et l’émergence du mouvement écologiste, et d’en analyser les continuités mais aussi les discontinuités existantes ou qu’il sera nécessaire d’introduire à l’avenir.

Ainsi, l’unification que les auteurs appellent de leurs vœux ne doit pas se faire “selon les formes traditionnelles de l’offre politique” (p. 63) mais définir dans des termes nouveaux la lutte des classes et maintenir la dispersion des forces, qui est un atout pour explorer les alternatives possibles. On perçoit ici une difficulté. En effet, comment donner “une définition cohérente” (p. 12) aux luttes tout en maintenant la diversité et la dispersion des forces ? Faut-il comprendre que la dispersion n’est qu’une étape, le temps de mener à bien “l’exploration générale des conditions de vie” (p. 12) dans laquelle l’écologie est engagée, et de “définir un horizon commun pour l’action collective” (p. 12) ? Ou bien, cette dispersion a-t-elle au contraire vocation à être pérenne, ce qui est suggéré lorsque les auteurs affirment plus loin que l’écologie politique “doit chérir sa multiplicité. C’est ce qui lui permet d’explorer les alternatives dans toutes les directions” (p. 63) ?

Les auteurs sont certainement conscients de la difficulté qu’ils soulèvent, lorsqu’ils invitent à créer de l’unité dans la diversité. Il est vrai que l’écologie est source de multiples conflits, qui ne font pas l’objet d’un accord unanime sur leur meilleur mode de résolution, même chez les écologistes. Le nucléaire en est un exemple typique. La crise écologique actuelle nous met devant des situations jusque-là inconnues, volatiles et incertaines, face auxquelles multiplier les expériences, les manières d’habiter, développer notre capacité d’adaptation ou même “muter” représentent probablement nos meilleures chances de survie. Cette stratégie rappelle d’ailleurs celle du vivant au sens biologique, dont la diversité est une condition indispensable à la survie. On peut malgré tout se demander si l’objectif de maintien des “conditions d’habitabilité de la Terre” sera suffisant pour unir, pour créer cette cohérence dont le mouvement écologique a besoin et cet “horizon commun pour l’action collective”. Or cette union des forces est fondamentale si l’on veut faire accepter les “sacrifices immenses” (p. 91) nécessaires pour changer de régime, sans quoi ces sacrifices seront non pas choisis et acceptés, mais imposés dans une forme de dictature écologique, que personne ne souhaite voir advenir. On voit donc que l’alternative, une démocratie écologique susceptible de se maintenir au pouvoir dans le temps, et ainsi de créer de l’adhésion, est un véritable défi politique.

La conséquence marxiste de l’union des forces est la lutte des classes, que les auteurs se réapproprient également. La théorie des classes a été selon eux une “boussole” utilisée pour décrire les rapports de production, “qui donnait aux gens un sens clair de ce qui leur permettait de subsister, où ils se situaient dans le paysage social et avec qui ils combattaient” (p. 19). Distinguer l’ennemi de l’ami est en effet indispensable pour pouvoir s’engager en politique. Mais la définition marxiste de classe apporte surtout une compréhension des conditions matérielles de reproduction des humains, dont les conditions sociales ne sont que l’expression. La classe écologique doit, elle aussi, se définir par rapport aux conditions matérielles de son existence. Cependant, il ne s’agit plus de la même matérialité. Le Nouveau Régime Climatique oblige à “redécrire” – terme utilisé par Bruno Latour – les processus par lesquels les sociétés se reproduisent et continuent d’exister. “L’analyse en termes de classe écologique reste matérialiste, mais doit se tourner vers de nouveaux phénomènes que ceux de la seule production et de la seule reproduction des seuls humains” (p. 22). Elle doit prendre en compte, en plus de la reproduction des conditions matérielles favorables aux humains, les “conditions d’habitabilité” de la Terre. En conséquence, des personnes appartenant à la même classe au sens social traditionnel se retrouvent ennemis si l’on considère les questions écologiques, et d’autres qui étaient ennemies se retrouvent dans le même camp. Dans cette lutte des classes, ce ne sont plus les mêmes classes qui se font face. C’est pourquoi les auteurs parlent de “lutte de classements” (p. 9). Mais ces classements ne sont pas encore stabilisés en une classe consciente d’elle-même.

En outre, la classe écologique doit d’abord l’emporter dans la lutte idéologique si elle veut conquérir le pouvoir. Quand le Tiers Etat a pris le pouvoir en 1989, la lutte pour les idées avait préparé les esprits, y compris ceux des élites, depuis cent ans. Or, le travail de réflexion idéologique sur la mutation en cours est inachevé, et ce qui a déjà été produit n’a été repris ni par les partis ni par les classes dirigeantes. Celles-ci saturent l’espace médiatique et imposent leurs idées. En face, la classe écologique manque d’organes suffisamment dimensionnés pour atteindre l’hégémonie dans la lutte pour les idées. En effet, selon les auteurs, “Le thème gramscien de la ‘quête de l’hégémonie’ […] s’applique à cette classe en émergence comme à toutes les autres” (p. 65-66). Ainsi, Latour et Schultz font référence à Marx en privilégiant l’analyse idéologique de Gramsci plutôt que celle, économique, de l’école de Francfort. Ils affirment que les partis au pouvoir bénéficient d’un rayonnement culturel et artistique qui fait défaut à l’écologie. Pourtant, il faut sensibiliser la population à un changement de culture et de cosmologie, impliquant des sujets de préoccupation comme la nature, l’occupation des territoires, les conditions de subsistance, sujets que l’on peut résumer ainsi : “de quoi le monde est-il fait” (p. 67) ? La classe écologique doit s’emparer des humanités et à travers tous types de médias chercher à saisir “comment s’exprime et se ressent cette nouvelle Terre” (p. 67).

De l’aveu même des auteurs, le travail à produire pour transformer la société est considérable alors que nous sommes dans un état d’urgence climatique, ce qui amène à se demander si les temporalités sont bien compatibles. De surcroit, actuellement, c’est l’inaction qui domine. Les “campagnes de désinformation, la puissance des lobbies, l’inertie des mentalités” (p. 39) ne suffisent pas à expliquer cette situation. Les mobilisations sociales des siècles précédents ont eu lieu au nom de la liberté, de l’émancipation, de la prospérité et du progrès, des valeurs qui enflamment les foules. L’écologie semble au contraire proposer un retour en arrière, remettre en cause l’idée de progrès et vouloir limiter nos libertés. Elle génère donc des affects négatifs. Pour mobiliser, il faut au contraire trouver comment susciter l’exaltation autour de l’écologie. Or la classe écologique ne s’est pas encore suffisamment engagée dans la bataille culturelle et “elle manque cruellement d’une esthétique capable de nourrir les passions politiques” (p. 46).

Pour tenter de répondre aux difficultés soulevées, les auteurs mettent à notre disposition des concepts, c’est-à-dire des outils visant à formuler des idées nouvelles, à mettre en évidence des impensés , des idées qui jusqu’ici échappaient à une conceptualisation explicite, à donner des capacités de discernement, enfin à s’orienter dans la pensée et à agir. Un de ces impensés est que le projet de vie collective des classes dirigeantes actuelles est irrationnel parce que le monde dans lequel elles nous proposent de vivre n’est pas habitable. Aucune culture n’a été aussi indifférente que la nôtre à la dégradation de ses conditions matérielles, de son air, de son eau, de sa nourriture et de ses paysages. Bien que cette dégradation menace notre survie, la classe dirigeante continue de faire tourner le système de production, que Latour appelle “système de destruction”. Quoi qu’en dise la classe dirigeante, la rationalité est aujourd’hui du côté de la classe écologique en formation.

Les nouveaux concepts permettent aussi d’éviter l’usage de notions héritées du passé, qui portent en elles une conception prédatrice de notre rapport au monde et empêchent l’élaboration conceptuelle des leviers politiques de l’écologie. Le mot “nature” par exemple, a été inventé pour dépolitiser les rapports entre les humains et le reste du monde – objets inertes ou vivants non humains – confirmant ainsi leur statut de ressources. C’est pourquoi Bruno Latour a proposé par le passé de parler de “territoire” ou de “Gaia” – des versions politisées de l’idée de nature. Dans le Mémo,une proposition conceptuelleparticulièrement féconde est celle “d’engendrement”, déjà présente dans les précédents ouvrages de Latour. Ce concept s’oppose à celui de production. Produire, c’est assembler des éléments disponibles. Au contraire, “engendrer, c’est faire naître par des soins la continuité des êtres dont dépend l’habitabilité du monde” (p. 30). En effet, “ce sont les vivants qui ont permis la continuité de l’existence terrestre, qu’ils ont eux-mêmes créée au fil des milliards d’années” (p. 29) : les formes de vie unicellulaires sont à l’origine de l’apparition des formes de vie plus complexes, qui elles-mêmes ont trouvé de quoi se nourrir ou respirer grâce aux formes de vie qui les ont précédées. La partie habitable du monde a été générée par les vivants. Ceux-ci ne sont pas des ressources mises à notre disposition afin d’être extraites et exploitées. Ils sont ce qui nous fait vivre, nous entoure, nous enveloppe et ce dont nous devons prendre soin si nous voulons survivre. C’est pourquoi les auteurs proposent de parler d’enveloppement et non de développement. Nous devons en effet apprendre à rester dans les limites du système terre qui nous enveloppe, et “nous habituer à dépendre de ce qui nous fait vivre” (p. 42). Il n’y a pas de “développement durable” possible. Le développement sans fin d’une économie matérielle est une impossibilité physique dans un monde limité. Nous pouvons en revanche œuvrer pour la reconnaissance de l’enveloppement de nos vies dans le vivant et ses écosystèmes, enveloppement dont nous devons maintenir la continuité et la durabilité. De cette durabilité dépend notre survie et notre prospérité.

Le terme de “prospérité” est également un concept proposé par les auteurs. Le mot n’est pas nouveau, mais les auteurs suggèrent de l’utiliser pour désigner une richesse qui n’implique pas l’augmentation de la production, destructrice des écosystèmes, ni l’accumulation matérielle. En effet, ceux-ci plaident pour un travail de la pensée visant à exprimer les enjeux écologiques en termes enthousiasmants, alors qu’aujourd’hui l’écologie est souvent ressentie comme étant punitive. Effectivement, “prospérité” est un mot à connotation positive que l’on peut interpréter conformément à son étymologie, comme porteur d’une espérance : prospérer, c’est bénéficier d’un air sain, d’une eau saine, d’une alimentation de qualité et être entourés  d’écosystèmes naturels non dégradés et esthétiquement plaisants, qui prospèrent eux aussi. C’est également la possibilité d’être libérés de la frénésie consommatrice, tout en disposant de suffisamment de biens matériels, sans dénuement ni encombrement excessif. L’idée de prospérité porte une vision utopique de l’écologie. Prendre ainsi soin du monde, permet de “maintenir les conditions d’habitabilité” (p. 88). La prospérité en est la conséquence. En effet, “la prospérité a toujours dépendu de pratiques d’engendrement. Il ne s’agit pas de décroitre mais d’enfin prospérer” (p. 30). On peut donc penser que ce terme de prospérité permet d’une part de remettre en cause l’idéologie de la prétendue prospérité des sociétés occidentales actuelles et d’autre part de réenchanter les imaginaires autour de l’écologie, en exprimant autrement les notions négatives de “décroissance”, ou encore de“sobriété”, qui sont actuellement fréquemment employées dans les médias traitant des stratégies d’adaptation au changement climatique. Là où les idées de décroissance et de sobriété peuvent sembler déprécier le projet politique écologique et échouer à rassembler les foules en un électorat potentiel, la prospérité présente l’écologie sous un jour favorable et pose les prémices d’une utopie politique, à laquelle nous sommes susceptibles d’adhérer. Cette utopie, les auteurs la décrivent comme le fait de renouer “avec l’ancestrale culture de résistance au non-sens de l’économisation qui prétend annihiler les liens anthropologiques” (p. 92). Elle rassemble celles et ceux qui veulent résoudre les questions d’habitabilité. Autrement dit, elle a pour objectif de laisser un monde habitable à nos enfants. N’est-ce pas là une utopie politique à laquelle nous adhérons tous dès à présent ?


Références

Latour, Bruno et Nikolaj Schultz, Memo sur la nouvelle Classe écologique,Paris, la Découverte, “Les empêcheurs de penser en rond”, 2022.

Marx, Karl et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, Paris, Garnier-Flammarion, 1998.


Notice biographique

Anne-Laure Boursier, Doctorante en philosophie au laboratoire Ethics de l’Université Catholique de Lille et à l’école doctorale de l’Université Polytechnique des Hauts-de-France à Valenciennes

“La transmission par les mots et les corps” Entretien avec Sarah Nouveau

“La transmission par les mots et les corps”

Entretien avec Sarah Nouveau 

Sarah Nouveau, chorégraphe et enseignante en Histoire de la danse a créé en 2010 sa compagnie à Lille. Elle réalise des solos chorégraphiques et des conférences dansées en alliant le langage chorégraphique à celui de la pédagogie. Elle a notamment travaillé sur des projets de médiation culturelle en lien avec le patrimoine minier des Hauts-de-France. Sa démarche est pour le moins innovante. 

L’entretien a été réalisé par Tiphaine Zetlaoui, enseignante- chercheure en Sciences de l’Information et de la Communication à l’université catholique de Lille, le 17 décembre 2018. 

TZ : Quel est votre état d’esprit en matière de création chorégraphique ? 

SN : Depuis la création de ma compagnie, le quadrille des homards, j’explore de l’intérieur un langage chorégraphique. Les solos que j’ai créés, « Intérieurs féminins » et « Humus » s’inscrivent dans cette démarche d’intériorité. Je cherche aussi à inventer de nouvelles formes pédagogiques d’expression comme celles que j’élabore dans les conférences dansées. Ce qui m’intéresse dans ces projets de conférences dansées, c’est de questionner le rôle du savant, de la personne qui a un « discours sur » et de bousculer un peu cette chose-là, avec un aspect humoristique en me mettant en scène en tant que conférencière. La danse ou le corps vient choquer, entrechoquer le discours ou au contraire le conforter. La transmission ne se fait pas uniquement par les mots mais par un espace situé « entre »[1]. Souvent, je pense que dans les conférences dansées -– après, bien sûr je n’ai pas tout vu -– il y a toujours cette chose-là de : « je parle, j’ai un discours sur, savant », et la danse vient illustrer le propos, ce qui n’est pas le cas dans les projets que je réalise. 

TZ : Justement, est-ce que vous pouvez parler des projets que vous avez entrepris avec la compagnie de l’Oiseau-Mouche ? Est-ce une démarche innovante ? 

SN : L’Oiseau-Mouche, c’est cette compagnie d’acteurs professionnels en situation de handicap mental située à Roubaix. C’est le premier Centre d’Aide par le Travail (C.A.T.) artistique créé en France en 1981, la compagnie existait déjà depuis 1978 et est devenu un C.A.T. en 1981. Ce sont des comédiens qui ont travaillé avec de nombreux metteurs en scène et aussi quelques chorégraphes avaient déjà travaillé la danse, mais quand j’ai rencontré Stéphane Frimat, le directeur, pour lui proposer de faire une conférence dansée, il m’a dit : « on n’a jamais fait ça ». J’ai décidé aussi d’explorer leurs capacités de comédiens : dans « C.O.R.P.uS. »[2], ils disaient des textes, ils incarnaient les danseurs— –ça parlait d’Isadora Duncan, de Loïe Füller, de Nijinsky, Wigman, Valeska Gert. J’avais ce discours savant au départ, bousculé très rapidement par les comédiens.  Je pense que ce format de raconter une page d’histoire de la danse, c’est-à-dire avec un contenu pédagogique sous forme créative, il y a là un côté assez novateur. 

TZ : Alors comment en êtes-vous venue à faire ce C.LE.A. (Contrat Local d’Éducation Artistique) dans la Communauté d’Agglomération Hénin-Carvin ? 

SN : Dans les statuts de l’association, quand j’ai créé ma compagnie, il y avait la part de création qui était évidente, il y avait la culture chorégraphique et aussi le fait de sensibiliser le grand public peu familier à la danse contemporaine. Il y a cette image plutôt élitiste de la danse qui repousse un peu alors qu’elle concerne tout le monde. Dès le début en tout cas, cela m’intéressait d’avoir des projets d’action culturelle, de sensibilisation pour des profils complétement néophytes. J’avais déjà fait d’autres créations participatives avec des amateurs et puis j’avais fait une MIAA (Mission d’Appui Artistique, projet de la Direction Régionale des Affaires Culturelles et de l’Education Nationale, tout comme le CLEA) en Métropole Lilloise auprès des équipes accueillant les enfants roms et les primo-arrivants. Ce CLEA, c’était dans le Bassin Minier, à Oignies. Moi je suis assez intuitive, donc je lance des choses un peu comme ça. Et quand je suis allée passer l’entretien, c’est à 25 minutes de Lille, je suis arrivée sur ce site avec cet immense chevalement, je me suis dit : « C’est quoi cet endroit ?! » C’était comme un monde inconnu. C’était un peu bizarre quand même, parce que j’avais envoyé ma candidature. Mais avant d’aller sur place on ne se rend pas toujours compte. 

TZ : Ce site, il est classé ? 

SN : C’est le 9-9bis. Son statut a changé, maintenant c’est un EPCC (Établissement Public de Coopération Culturelle), situé sur un site minier qui a été conservé tel quel. C’est le seul qui a été conservé avec toutes les machines grâce aux mineurs qui se sont battus pendant des années pour garder cette chose-là par le biais de l’association ACCCUSTO SECI, présidée par Jean-Marie Minot. Et finalement, c’est devenu un lieu culturel. Et il faut dire aussi que depuis 2012, le Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais fait partie du millier de biens inscrits sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Il y a de l’argent qui vient de l’ÉEtat, et notamment pour la culture.

TZ : Vous étiez en résidence sur ce site dans le cadre d’une mission de médiation et de valorisation patrimoniale, n’est-ce pas ? 

SN : Le principe du Contrat Local d’Éducation Artistique est de subventionner un artiste pour qu’il travaille sur des projets en lien avec les axes du CLEA. Pour celui-ci, les axes portaient sur la musique, le patrimoine et la lecture.  La mission consistait plus précisément à faire découvrir son univers artistique et de à faire, c’est le terme utilisé, des « gestes artistiques ». Il s’agit de montrer son travail, de présenter ses créations, de faire des rencontres et de monter des projets spécialement conçus avec et pour le territoire. Donc il y a une part de nouveauté qui émergent des rencontres avec les acteurs du terrain. Dans ce genre de projets, il faut rester ouvert, à l’écoute des demandes du territoire, cela se passe vraiment à partir de la rencontre. Ensuite, ce sont les collèges, les lycées, les écoles, qui font les invitations. 

TZ : Alors, on peut dire que la démarche était innovante en ce sens qu’elle reposait sur la danse ? 

SN : Effectivement, par rapport à ce CLEA, je pense que le fait que ce soit de la danse, cela les a vraiment intéressés car c’est un art plus éloigné à première vue des pratiques scolaires. De mon côté, j’ai trouvé que dans le Bassin Minier, la danse contemporaine vient carrément à rebours de ce que j’ai senti dans les corps de l’héritage minier, un rapport au corps très, très dur. J’ai senti quelque chose de dur dans les corps mêmes des générations après la fermeture des mines… quelque chose de compact.

TZ : Comment avez-vous procédé pour sonder la mémoire des lieux ?

SN : Mes propositions avec les élèves tournaient beaucoup autour du fait d’investir différents espaces, et de tisser une relation avec le patrimoine. J’ai été étroitement en rapport avec le Pôle Patrimoine du 9-9bis. Par exemple, il y a eu l’élaboration d’une visite dansée du 9-9bis[3], un projet que j’ai lancé sur la base du volontariat ; cela a été mené sous forme de stages pendant les vacances d’hiver, et présenté lors des « Rendez-vous du Patrimoine » avec différents tableaux chorégraphiques dans la salle des Pendus, les lavabos, le cœur du site, les ventilateurs, la salle des machines, les couloirs électriques… Une médiatrice du patrimoine faisait la visite, et les chorégraphies ponctuaient ses propos. Je me suis inspirée des lieux et aussi de ce que Pierre Lingrand, ancien mineur membre de l’Association ACCUSTO SECI nous a raconté, notamment sur la vie à la mine et sur les gestes de son travail. J’avais à cœur de proposer quelque chose qui résonne avec ce passé et ce lieu et n’en fasse pas fi.  

TZ : Il y avait des élèves dont les grands-parents travaillaient dans la mine ? Il y en avait beaucoup ? 

SN : Oui, la plupart.

TZ : Eux, comment ils ont abordé la chose ? Est-ce que vous les avez sentis un peu plus impliqués… parce que cela les interpelait dans leurs racines ou leurs mémoires familiales… ?

SN : Je n’ai pas pu interroger chacun mais je peux parler d’un autre projet, les « Cartes postales dansées » et de certaines réactions des élèves. Pendant la semaine d’immersion, j’ai arpenté le territoire, repéré des lieux, pris des photographies[4], et à partir de là sept lieux ont émergé pour  ce dispositif : une caméra en plan fixe avec une chorégraphie qui s’inspire du lieu et l’anime. Chaque carte postale dansée est une vidéo de quelques minutes. L’impulsion de ce projet, c’était de garder l’émerveillement premier lorsqu’on arrive sur un lieu inconnu, quand on envoie une carte postale, on choisit généralement quelque chose d’« exotique »… , et le Bassin Minier, bien qu’à 25 mn en voiture de Lille, me semblait très exotique ! C’était une question de regard… Proposer aux élèves de redécouvrir différemment leur quotidien, en l’investissant corporellement. Est-ce que cela a changé leur perception ? Je ne sais pas… Une anecdote amusante a eu lieu lors de la restitution où tous les groupes ont montré la ou les cartes postales dansées qu’ils avaient faites. Un lycéen m’a demandé : « mais pourquoi avez-vous choisi une maison ? » Une des cartes postales se déroulait devant une maison de la cité pavillonnaire de la Cité 7 de la Fosse 7 de Courcelles-Lès-Lens[5]. Pour eux cela faisait partie du quotidien le plus banal, alors que de mon point de vue c’était extrêmement typique et emblématique de l’histoire de ce territoire…

© Sarah Nouveau
© Sarah Nouveau
© Sarah Nouveau

Concernant l’implication des élèves, pour une des cartes postales dansées, faite à Oignies à la Mine de la Fosse-Image, les élèves ont endossé les habits de mineurs : cela les intéressait, leur parlait. Je suis partie d’une phrase que m’a dite un mineur lorsque j’ai visité cette Mine de la Fosse-Image justement. Il m’avait dit que lorsqu’il était au fond de la mine, avec le bruit assourdissant des machines, il y avait une pulsation, et lui entendait le « Boléro » de Ravel, il se disait qu’il y aurait une chorégraphie à faire. Son désir m’a inspirée et c’est vraiment dommage que je n’aie pas retenu son nom ! J’ai proposé aux élèves de partir de gestes qu’ils imaginaient pouvoir être ceux des mineurs, de choisir chacun un geste qu’ils répétaient, et puis de laisser « pulser » ce geste, de lui donner de l’espace pour que finalement il devienne une sorte de danse… Au niveau sonore, j’ai utilisé des bruits de machines que le Musée de la Mine de Lewarde m’avait envoyés, dans lequel se fondait peu à peu le « Boléro » de Ravel prenant finalement le dessus. Après, la question est de savoir si on est en train de trahir la mémoire du lieu… Comme si on faisait un peu les zozos avec quelque chose qui était sérieux ou douloureux.

TZ : En même temps, il s’agit de transmettre aux nouvelles générations et de sensibiliser…

SN : Oui, mais ce que j’ai vu là-bas, c’est qu’au contraire tout tourne autour de la mine… et des fois ils n’en peuvent plus. Tout est la mine, la mine, la mine… En même temps, ce que je trouvais aussi très dur là-bas c’est que tout était pensé pour la mine, comme par exemple l’architecture : toutes ces cités pavillonnaires centrées autour de la mine, sauf qu’après, c’est-à-dire maintenant, il n’y a plus de mine. On est dans une espèce d’éclatement.

TZ : Est-ce que vous avez été confrontée à des élèves qui n’y arrivaient pas du tout, qui étaient en résistance ? 

SN : Il y en avait, mais ce que j’ai vu par rapport au corps, en tout cas ce que j’ai vu dans un collège, à Montigny-en-Gohelle lorsqu’on a travaillé sur les « auto-portraits dansés », c’est qu’il y avait vraiment une question d’estime de soi, de valorisation par rapport au corps. Il y avait comme un manque de confiance, et ce qui était chouette dans ce projet c’est qu’il y avait une grande fierté à la fin, la fierté des élèves de s’être mis en scène.

TZ : Comment avez-vous travaillé avec les scolaires ? 

SN : Par exemple, avec des élèves du Lycée Darchicourt d’Hénin-Beaumont, il y a eu un projet mêlant danse et écriture. Pour le travail d’écriture, mené par Claire Audhuy, les élèves ont questionné leurs familles, et de mon côté il y a eu une phrase gestuelle qui consistait à travailler sur l’imaginaire d’un geste, l’imaginaire d’un pays d’origine : ceux qui avaient des origines communes ont travaillé sur un geste, et après il y a eu un canon à partir de l’élaboration d’une phrase de gestes sur des chaises[6].

TZ : Quels sont vos projets en cours depuis cette résidence ? 

SN : Je développe actuellement un projet, « les Portraits dansés », qui est né pendant cette résidence. J’avais commencé pendant le CLEA à rencontrer et interroger des personnes de différentes générations qui pratiquent et transmettent des formes de danse « non-savantes », liées à leur culture d’origine, ou en tout cas qui ont un sens pour elles, et ont une fonction de rassemblement. Dans ce projet, il y a deux aspects : 

  • patrimoine immatériel, considéré comme culture qui se transmet et se partage avec tout ce que ça implique de modification, de transformation, portant en lui l’histoire des vagues successives d’immigration sur ce territoire lié au travail à la Mine ;, 
  • et l’aspect d’« auto-portrait »: se concentrer sur une personne, que cette personne parte de son amour et de sa pratique pour telle danse, qu’elle révèle ce qu’est pour elle la « saveur » de cette danse, et dans le même temps qu’elle revienne sur des origines, sur une histoire singulière rencontrant l’histoire commune[7]

[1] C’est aussi la thématique de : « C’est à dire » (2019), conférence corporelle sur l’origine du langage et de l’écriture. Teaser : https://www.youtube.com/watch?v=hBTwIqOWW7o&feature=emb_logo

[2] « C.O.R.P.uS. », créé fin 2015 au Théâtre de l’Oiseau-Mouche à Roubaix. Teaser : https://www.youtube.com/watch?v=P923l7IOvLU&t=15s

[3] Teaser de la visite dansée du 9-9bis : https://vimeo.com/227593923

[4] Voir les photographies ci-jointes. Crédit : Sarah Nouveau.

[5] Voir l’article dans le livret des 10 ans du Patrimoine du 9-9bis, journaliste : Ludivine Fasseu, photographe : Sébastien Jarry. http://9-9bis.com/files/2019/11/bassin-minier-for-ever-web.pdf, page 29.

[6] Voir le film réalisé par Stéphane Querrec pour Heure Exquise : https://vimeo.com/232681842

[7] Un premier « double-portrait dansé » a été réalisé en septembre 2019 avec Alexandra et Thomas Danielczyk du groupe Kalina et présenté lors des Journées du Patrimoine les 21 et 22 septembre 2019 au 9-9bis de Oignies. Les autres seront réalisés en 2020 et 2021.

Pauline Guedj et Nadia Yala Kisukidi, dirs., Afrocentricités : Histoire, philosophie et pratiques sociales. « Tumultes » n°52, Paris, éditions Kimé, mai 2019, 169 p.

À travers une praxis épistémique, historique, politique et diasporique développée surtrois parties (« L’Afrique dans les Amériques » [14-68], « Lire Cheikh Anta Diop »[69-126], « Devenirs diasporiques » [127-169]), Afrocentricités : Histoire, philosophie et pratiques sociales offre un panorama riche et une distance critique sur la positionnalité afrocentriste et la réévaluation de l’apport des civilisations africaines.

La culture et la communication s’articulent autour de discours et de pratiques culturelles. Comme le souligne Jean Caune, dans « Culture et communication : noyau épistémique et forme symbolique », ces pratiques confèrent à la culture « sa dimension de médiation qui se manifeste à la fois comme production du sens et construction de la forme ; ils [les modes culturels que sont la culture et la communication] permettent aux processus culturels de fonctionner comme des milieux où se transmettent les diverses formes de l’expérience humaine ». C’est ce que propose l’ouvrage Afrocentricités, fruit d’un travail collectif où les auteur.e.s mobilisé.e.s interrogent le concept d’Afrocentricité et se demandent si une lecture afrocentrique propose nécessairement la vision d’un continent enclavé et peu influencé par la circulation des idées ou, au contraire, une vision panafricaine.

Si le terme « africain » est soumis à des définitions fluctuantes dans la rhétorique asantienne, le lexique relatif à l’afrocentrisme l’est tout autant. Doit-on parler d’« afrocentrisme », ou plutôt d’ « afrocentricité » ou encore d’ « afrocentricités » au pluriel, comme le proposent dans leur présentation, Pauline Guedj et Nadia Yala Kisukidi, les coordinatrices de cet ouvrage ? En interrogeant ce concept les contributions « démontrent comment le courant intellectuel afrocentrique s’est nourri [des] pratiques sociales et culturelles » (8) qui ordonnent et reconfigurent les rapports politiques de pouvoir. Promu dans les années 1980 par Molefi Asante, l’« afrocentricité » exprime une quête d’autonomie et une prise de conscience du rôle des Africains et des Afro-descendants dans le paysage historique et idéologique du continent africain.Cette perspective intellectuelle pose les Africains comme sujets de l’histoire et non plus comme objets.L’histoire diasporique africaine, quant à elle, constituée de déplacements et de déterritorialisations est redéfinie et repolarise l’identité et l’héritage africains.

Les contributions de la première partie s’attachent à montrer l’antériorité des civilisations africaines à travers l’importance et le rôle de l’Éthiopie et de l’Égypte ancienne dans le processus d’écriture et de réécriture de l’histoire africaine. Giulia Bonacci, dans « Généalogies afrocentrées : Éthiopianisme et écriture de l’histoire » (15-33), revient sur le rôle joué par l’Éthiopie dans l’écriture américaine de l’histoire de l’Afrique. « L’éthiopianisme », qui consiste à accorder à l’Éthiopie une place mythique, mais aussi réelle,dans l’écriture de l’histoire de l’Afrique aux côtés de l’Égypte, est mis en avant. La lecture et l’interprétation bibliques font de l’Éthiopie une Afrique autre. Avec la victoire de l’empereur Menelik II, l’éthiopianisme a basculé dans la modernité et d’un passé mythologisé, l’écriture de l’histoire de l’Afrique a articulé savoirs et pratiques raccrochés au devenir social et politique du continent africain. Ce processus montre bien que la réécriture afrocentrique de l’histoire est au cœur d’enjeux politiques et de conflits idéologiques, comme le démontre Pauline Guedj dans son article « Panafricanisme et afrocentricités : Notes sur l’African Heritage Studies Association ». L’ethnologue Léo Frobenius, au début du vingtième siècle, fut le premier à parler d’une « civilisation africaine » et à rompre avec l’image de l’« Afrique des tribus ». Dans les années 1960, en remettant à nouveau en cause la perspective eurocentrée, les membres de l’AHSA questionnèrent le colonialisme « académique ». Avec la renaissance intellectuelle de l’Afrique, en réaction à cette lecture et vision eurocentristes, l’Afrique est devenue « centre », un repère où la « conscience africaine », voire « l’auto-conscience », devaient compenser les carences mémorielles comme le développe Sarah Fila-Bakabadio dans son article « Quelle localisation pour les afrocentrismes afro-américains ? » L’auteure analyse finement la positionnalité disciplinaire ancrée dans « une Afrique des indépendances et une pensée émancipée » (63) à travers les concepts de « localisation » et de « posture ».

La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à la lecture de l’œuvre de Cheikh Anta Diop. La contribution de Cheikh M’Backé Diop (« Recherche historique et approche méthodologique dans l’œuvre de Cheikh Anta Diop », 71-102) offre un panorama détaillé. En proposant une écriture critique de l’histoire pour sortir d’une logique eurocentriste, Cheikh Anta Diop clarifia l’histoire africaine pré-coloniale. Nations nègres et culture, publié en1954, adhère à la théorie monogénétique et aborde différemment la civilisation de l’Égypte pharaonique en la reliant au monde négro-africain et en remettant en question le paradigme orientaliste. Si la vision intellectuelle et culturelle de Cheikh Anta Diop fit polémique, sa démarche eut le mérite de formuler un contre-discours socio-politique et historique, produit d’« un passé falsifié » (81) par l’Occident, et de réinsérer « les Noirs Africains dans l’histoire de l’humanité » (78). S’intéressant également à Cheikh Anta Diop, Nadia Yala Kisukidi porte, quant à elle, un regard neuf sur l’histoire de la philosophie en examinant le débat autour de la philosophie africaine et en revenant sur sa déterritorialisation. Sa réflexion très stimulante interroge l’existenced’une philosophie africaine « en dehors du récit de sa genèse grecque et de sa filiation européenne » (113) pour briser « les fables de l’infériorité raciale qui ordonnent l’écriture du savoir » (120).

La troisième partie, « Devenirs diasporiques », s’ouvre sur la réflexion très séduisante de Christine Chivallon qui propose de débattre des utopies Africana en revenant sur la« décolonisation épistémique », l’afrocentricité, « l’Afrotopos » (proposé par Felwine Sarr) et la pensée subversive de la diaspora. Décoloniser le décolonial passe par la « désacadémisation » du savoir. Dans la lignée de Nadia Yala Kisukidi, qui avance la possibilité de déjouer « les ruses de la colonialité » (140) Christine Chivalon invite au déplacement du lieu de la pensée afin de fournir une nouvelle localisation de la condition historique noire, jusqu’à présent dominée par la philosophie occidentale. « L’utopie éthique » que présente Christine Chivallon est une façon de réinventer les liens entre les uns et les autres afin que « le futur afropolitain », tel que le formule Achille Mbembe, puisse s’inventer et prendre corps.

Frieda Ekotto, comme elle l’annonce dans son titre, propose l’« esquisse d’une nouvelle épistémologie pour les Noirs américains » à travers le concept de diaspora. L’Afrique est « le continent des départs » (148) mais aussi des retours, comme ce fut le cas pour W.E.B. Du Bois, Maya Angelou, ou encore Maryse Condé. Pour Frieda Ekotto, se tourner vers la diaspora et vers ce qu’elle nomme « une espèce de Global blackness » (153) signifie ne plus se limiter à l’expérience de la traite afin d’offrir une lecture de l’histoire beaucoup plus ouverte.

L’article de Maboula Soumahoro, qui clôt l’ouvrage, revient sur la conception étatsunienne du nationalisme noir et du panafricanisme. « L’Afrique envisagée depuis sa diaspora des Amériques » évoque la multitude de mouvances qui ont constitué le nationalisme noir et le panafricanisme, outils de résistance à l’oppression et expressions d’une dignité identitaire. La contribution de Maboula Soumahoro propose une définition éclairante du panafricanisme en distinguant, dans la lignée de Brent Hayes Edwards (« The Uses of Diasporas», 2001), le P(p)anafricanisme. Le premier, écrit avec une majuscule, renvoie à l’indépendance des colonies africaines ; le second fait référence au retour en Afrique des Noirs des Amériques et de la diaspora. Maboula Soumahoro prend d’ailleurs soin de faire une autre distinction fort à-propos entre les pratiques intellectuelles et/ou politiques afro-américaines et noires-étatsuniennes qui centrent l’Afrique et « décentre[nt] la figure du Blanc » (169). Cette réflexion sur les concepts de diaspora et d’afrocentricité, comme d’ailleurs toutes celles qui constituent le présent ouvrage, montre bien que « dans un cas comme dans l’autre, le souvenir, la mémoire et l’appel de l’Afrique demeurent » (169).

On retiendra donc cet ouvrage collectif pour son analyse éclairante de l’afrocentricité, son apport dans le domaine des études afrocentriques et la réflexion très stimulante qu’il propose de ce concept. Toutes ces contributions, en revenant sur le contexte historique et les modalités de circulation, inhérentes à la notion même de panafricanisme, évitent« l’écueil de la polémique qui souvent a paralysé les analyses des écrits afrocentrés » (6) et permettent in fine aux coordinatrices et contributeurs/contributrices de mener une discussion particulièrement pertinente et captivante.

Christine Dualé, Professeure, CELEC, Université Jean Monnet – Saint-Etienne

Bernard Stiegler, Qu’appelle-t-on panser ? La leçon de Greta Thunberg, Lonrai, Éditions Les Liens qui Libèrent (LLL), Janvier 2020, 528

Cet ouvrage se situe dans le contexte actuel des réflexions sur les enjeux environnementaux et climatiques. En effet la question du devenir de la Terre, constitue un véritable centre d’intérêt tant chez les penseurs que chez les décideurs. Qu’appelle-t-on panser ? La leçon de Greta Thunberg, interroge toutes les spécialités sans exception sur la question climatique, de sorte qu’elle s’actualise en une interrogation cruciale dans le registre de l’épistémologie des sciences contemporaines. Cette réflexion du philosophe Bernard Stiegler, se propose d’apporter un regard nouveau de ce qui est la question climatique face au capitalisme. En d’autres termes, il s’agit pour lui, de comprendre cet anthropocène ou ce capitalocène, en cours depuis l’histoire de l’humanité. Pour se faire Bernard Stiegler s’appuie sur la sonnette d’alarme tirée par la jeune suédoise Greta Thunberg, à travers son discours « comment osez-vous ? », prononcé devant l’assemblée générale de L’ONU le 23 Septembre 2019.

L’introduction porte sur la parrêsia de la jeune Thunberg c’est-à-dire, l’image que renvoie sa personne à travers ses différentes prises de parole, faites d’assurance et de courage. Cette parrêsia lui confère également une figure de tragédienne ; celle qui dénonce et prévoit des jours sombres pour l’espèce humaine si elle ne prend pas conscience qu’une remise en question urgente de son mode de vie est nécessaire, tel l’Évangile annonçant le jour du dernier jugement. Elle marque, selon Stiegler, cette rupture intergénérationnelle qui veut que des enfants et des adolescents se retrouvent à donner des leçons de savoir vivre aux aînés. Cette leçon est dans une certaine mesure une dénonciation de l’anthropocène existant depuis bien longtemps, et mettant en péril l’humain. La prise de position de Thunberg suscite par ailleurs la haine et la calomnie de la part du monde capitaliste, explique Stiegler. Thunberg est d’ailleurs, présentée par certains climatosceptiques comme une personne déséquilibrée avec un discours proche de la folie.

Le premier chapitre intitulé « Machines apocalyptiques et avenir biosphère » est consacré, aux technologies nucléaires et aux prises de conscience collective du réel danger qu’elles constituent pour la planète Terre. De telles prises de consciences ont, selon Stigler, donné naissance à une nouvelle génération soucieuse de son avenir en tant qu’être vivant. La course à l’armement nucléaire entre les deux blocs (Est-Ouest) dès 1962, a créé dans les consciences collectives de l’époque, l’idée d’une apocalypse nucléaire, même si celle-ci n’était qu’une illusion. Elle constituait malgré tout l’idée d’une menace pour l’espèce humaine et pour son milieu de vie. Cette illusion d’apocalypse nucléaire fut balayée par un événement malheureux : l’accident de Tchernobyl en 1986, causé par un dysfonctionnement d’ordre technologique selon Stiegler. Cet événement tragique a permis de soulever deux questions :  dans un premier temps, il démontre que l’être humain n’est pas forcement maître de son destin et, dans un deuxième temps, que les technologies qu’il met en place, peuvent constituer un danger pour sa propre survie s’il en perd le contrôle. Stiegler présente un autre fait remettant en cause cette illusion d’apocalypse nucléaire : « des êtres plus ou moins fous que sont Donald Tump et Kim Jong-un » (60). Ces derniers deviennent, de même que quelques grosses firmes mondiales, la face du déni de réalité de cette ère anthropocène, marquée par la bataille pour la prise de contrôle de la technosphère, dont les effets sont le réchauffement de la biosphère. Alors, en réponse à ce déni, naît une génération. Elle a décidé de prendre en main son avenir et celui de son lieu d’habitation, la Terre : la collapsologie. Cette génération dont la figure est incarnée par Greta Thunberg, dénonce selon Stiegler, l’éffondrisme dans lequel est plongée l’espèce humaine.

Le second chapitre, « Accélérations et immanences », traite des causes et de la vitesse à laquelle s’est produit cet effondrement de la biosphère, et du débat sur la période de l’histoire de l’humanité à laquelle il a débuté. Aussi, il est également question ici d’évoquer le sentiment d’extrême crainte d’apocalypse dans laquelle sont plongés les spécialistes et les défenseurs du climat. Pour Stiegler, le contexte économique serait l’élément déclencheur de cet anthropocène à partir de 1945 c’est-à-dire après la deuxième guerre mondiale, même si cette date ne fait pas l’unanimité auprès des scientifiques. Certains d’entre eux, suggèrent une date plus reculée comme origine de cette accélération, et la lient aux premières traces porteuses de l’homme. Pour eux, 1945, serait le début ce qu’ils appellent, un hyper-anthropocène. En tout état de cause, cette accélération a démontré la capacité intrinsèque de l’homme à agir et à modifier son environnement. À côté de ce constat, on observe également la naissance de certaines doctrines et mouvements de pensée, incarnés par la figure de la jeune suédoise Greta Thunberg. C’est « un appel au secours émis par des survivalistes, des collapsologues, des apocalypticiens », nous indique Stiegler, qui entraine une remise en question du model capitaliste dans lequel est plongé le monde et une prédiction de ses jours sombres.

Le troisième chapitre, « Deuil, Travail, Entropie », montre quelles seraient les conséquences de l’échec d’une prise de conscience commune sur l’urgence climatique. Pour Stiegler, ces effets se situent à trois niveaux selon Stieger, dont le premier sera la manifestation du deuil. Il s’agit ici, d’une constatation et irréversible catastrophe écologique. Cette dernière est perçue par le mouvement catastrophisme écologique comme une transition, c’est-à-dire le passage d’un monde à un autre, encore meilleur. Cette manifestation du deuil serait aussi, selon les écologistes, plus spécifiquement les catastrophistes, une transition industrielle, c’est-à-dire, une nouvelle manière de produire nos besoins primaires. En somme, la transition dont il est question ici, est l’expression d’une peur, d’un désespoir et d’une incertitude qu’illustrent Greta Thunberg et ceux qui la soutiennent, sur l’avenir de l’espèce humaine. Le deuxième niveau, nous dit Stiegler, est la redéfinition sociale du travail. Il s’agit plus spécifiquement d’une remise en question du concept d’économie industrielle. L’auteur préconise une économie responsable, qui serait la lutte contre cette ère anthropocène, une économie dépolitisée mais contributive qui crée des liens à travers des conventions collectives et territoriales : un effondrement possible du capitalisme. Il s’agit, pour Stiegler, de supprimer le rapport de force entre travail et capitalisme, en « expérimentant à grande échelle de nouvelles configurations d’économies territoriales, capable de participer à une transformation globale des échanges » (176). C’est une économie plus juste et inclusive, « à partir d’une reconsidération complète de ce en quoi consiste le travail (…) par laquelle s’articulent individuation psychique, individuation collective et individuation technique », nous dit Stiegler (181-182). Enfin le troisième niveau est la machinisation de l’activité humaine : l’entropie thermodynamique. Il s’agit ici, de l’impact de la consommation d’énergie des machines sur l’environnement.

Le quatrième chapitre, intitulé « L’âge du capitalisme comme accélération de l’exo-somatisation », aborde la question des politiques capitalistes adoptées par certains gouvernements comme ceux de Bolsonaro et de Trump. Les politiques irrationnelles des gouvernements brésilien et américain, basées sur la techno-sphère, ignorant la prise en compte de la biosphère, sont pour Stiegler, l’incarnation parfaite de l’accélération de cette exosomatique. Elle s’inscrit historiquement, dans la volonté de l’homme, depuis 1450 de maîtriser et de dominer la nature, d’où la naissance du capitalisme générale, qui deviendra plus tard le capitalisme industriel.

Le chapitre cinq s’intéresse à la question de la mise à contribution de la pensée, en d’autres termes des intellectuels, dans l’ère anthropocène que vivent les localités qui subissent de plein fouet le dérèglement climatique. C’est une défaite de la pensée scientifique, selon Stiegler, qui est mise au service de la guerre économique mondiale. Elle a pour conséquence de créer la peur, la frayeur et des angoisses dans la société. Cela soulève des considérations éthiques auxquelles doit se soumettre la science, en se remettant en question dans sa pratique sur le plan épistémologique et en apportant des réponses claires aux questionnements liés à la survie de l’espèce humaine. Plus loin, Stiegler explique que cette tension dans le discours scientifique face au climat « favorise des politiques climatosceptiques fondées sur une économie écologique politiquement nationalistes et xénophobes ». (275-276)

Les chapitres six et sept reviennent sur le cas de la science et du discours qu’elle prône dans cette apocalypse qui guette la planète Terre. Des philosophes des siècles passés aux études scientifiques, en passant par des rapports de groupes d’experts, toutes les preuves matérielles sont réunies pour tirer la sonnette d’alarme quant au danger du réchauffement climatique, bien face à cela se mettent en place « une dialectique trop-tardive » et un discours hostile de partis et d’homme politiques. Et Enfin, les chapitres huit et neuf, proposent des indications de lecture sur la morale, la science et des techniques actuelles, nécessaires à la compréhension, sur le plan intellectuel, de la question climatique ainsi qu’une apologie de Greta Thunberg – la philosophie humaniste qui découle de son discours et de son engagement.

En fin de compte, cet ouvrage se présente comme une somme d’idées réunissant l’ensemble des problématiques liées au réchauffement climatique dans lesquelles le lecteur pourra glaner les éléments qui l’intéressent. C’est sa force mais aussi sa limite. Il doit être lu davantage comme un manuel que comme un essai dans lequel les neuf chapitres offrent des développements spécifiques relativement indépendants les uns des autres. Il faut pourtant convenir de l’ambitieuse tâche de l’auteur, qui consiste à rassembler dans un même opus, différentes analyses de la question complexe du réchauffement climatique. L’association d’approches économiques avec les approches plus philosophiques de Kant, Bergson, Nietzsche, Derrida, etc. ou celles relatives à la physique, rend difficile le développement de chaque aspect de façon détaillée. L’ouvrage se lit alors comme une vaste et érudite recension des débats et postures liés à la place du climat dans le débat scientifique et social. De ce point de vue, on peut regretter des développements abusifs de concepts souvent difficiles à cerner par certains lecteurs, notamment les plus jeunes. Car ces derniers sont bien la cible privilégiée d’un tel ouvrage qui leur permettra très tôt – de comprendre les problématiques environnementales. Quant à la complexité du personnage de Greta Thunberg, qui suscite tant de passion, ne faut-il pas prendre du recul face à son discours ? Au regard de son jeune âge, a-t-elle, comme le soutient certains intellectuels français tels que Finkielkraut ou Onfray, toute la légitimité et la capacité intellectuelle nécessaire pour mener un tel combat ou débat face à cette cohorte de scientifiques climatosceptiques ? En dépit de toutes ces interrogations, tout est dit ou presque, dans cet ouvrage.

Mamadou Fofana, doctorant en SIC, MICA-ETHICS, Université de Bordeaux-Montaigne-Université Catholique de Lille

Olivier Chopin, Pourquoi l’Amérique nous espionne ? Lille, Hikari éd. coll. Enquête d’ailleurs, 2014. 93 p

Pourquoi l’Amérique nous espionne ? C’est certainement parce que cette question taraude, depuis l’affaire Snowden, un certain nombre de citoyens français qu’Olivier Chopin en a fait l’objet et l’intitulé de son essai. Il faut dire que la collection qu’il dirige, « Enquête d’ailleurs », invite les auteurs à s’intéresser à un sujet de société contemporaine et à formuler un titre sous forme de question. Les auteurs s’appliquent alors à répondre à leur interrogation par le biais de chapitres dont chaque intitulé est introduit par un percutant « Parce que ».

L’auteur, spécialiste en France du renseignement, mène dans le va-et-vient de ce jeu explicite de question-réponses une réflexion plutôt poussée et pour le moins dense sur la manière dont les Etats-Unis mettent en œuvre actuellement et par le passé des moyens à la fois organisationnels, humains, logistiques et technologiques pour espionner les faits et gestes électroniques de leur population aussi bien que celle de tous les États du Globe.

Olivier Chopin présente un ensemble d’actions politico-stratégiques des plus complexes. L’étendue des services et des programmes de renseignement est telle que l’on se demande si les responsables de ce dispositif ont une réelle visibilité sur leurs agissements, sans parler du passage au crible des masses de données récoltées quotidiennement sur les réseaux numériques internationaux. L’auteur rend à cet égard très bien compte et ce, malgré l’analyse sommaire que le format de cette collection exige, du faramineux imbroglio méandreux dans lequel les services de renseignements baignent depuis l’origine de la cryptographie, technique notamment apparue pendant la Seconde Guerre mondiale avec le programme de déchiffrage des communications allemandes qui circulaient de manière codée par le biais de la machine Enigma.

Pour donner des éléments de réponse à la question qu’il pose, Olivier Chopin présente les grandes lignes de l’histoire de l’espionnage technologique américain. En revenant sur les périodes marquées par les guerres Mondiale et Froide, l’auteur nous renseigne ici sur la manière dont le secret s’est adossé aux feintes et nous donne quelques pistes de réflexion sur les ruses et les stratagèmes employés par les services secrets américains pour combattre l’adversaire. Cet historique permet de faire prendre conscience au lecteur notamment néophyte à quel point les contextes de guerres, surtout extrêmes, légitiment l’existence de pratiques d’espionnage et de contre-espionnage. Les populations ont en ce sens à travers les décennies intériorisé et accepté le fait que les autorités qui les représentaient agissaient dans la plus totale opacité au nom d’une Raison d’Etat qui était censée défendre leurs intérêts. Comme l’auteur le souligne dans le titre du chapitre 2 « Parce que jusqu’à maintenant, tout le monde s’en fichait. » (p. 27) et rajouterons-nous « trouvait cela normal. » Olivier Chopin explique ainsi que malgré le fait que certains programmes de surveillance aient été assumés publiquement par les États et que l’existence de services comme la CIA soit officielle, l’indifférence des médias et des citoyens américains voire étrangers était telle qu’elle entravait la possibilité à toute forme de polémique d’apparaître au sein des espaces publics des Etats-Nations. La situation aurait donc changé depuis quelques années car si les guerres et les combats idéologiques mondiaux n’ont pas disparu, notamment avec la constitution d’un Etat radical islamiste, la légitimité des actes d’espionnage ne coule aujourd’hui plus de source. Et c’est donc à juste titre que l’auteur s’interroge sur cet état de fait : « la bonne question est de se demander pourquoi, cette fois-ci, le même problème fait scandale et ne semble pas près de tomber dans l’indifférence ? » (p. 33). Il est dommage que l’auteur réponde trop implicitement à son interrogation alors qu’elle constitue un matériau de réflexion indéniablement intéressant et fécond d’un point de vue éthique et sociologique.

En filigrane, l’analyse d’Olivier Chopin nous invite à réfléchir sur la manière dont des scandales sont médiatisés et impactent l’opinion publique. Sans pour autant dénigrer la démarche et les révélations du lanceur d’alerte Edward Snowden, l’auteur nous renseigne sur ce que la tournure médiatique de cette affaire n’a en fait pas dévoilé au niveau des intentions et des motivations qui poussent les Américains à s’introduire dans nos vies privées. L’auteur nous explique que si les Américains semblent avoir été trop loin dans leurs agissements après les attentats de 2001 (loi « Patriot Act », NSA…), ils ne sont pas les seuls à opérer dans ce sens. Non seulement chaque pays épie l’autre – la Chine, la Russie et l’Inde ne sont en ce sens pas à négliger – mais la France elle-même a de très bons services de renseignements nous explique l’auteur, à la différence que ses moyens sont plus modestes. Ainsi, l’Etat français aurait tout intérêt, malgré les risques d’intrusion que cela suppose, à ce que l’État fédéral américain investisse dans l’espionnage étant donné que les services de renseignement français dépendent, de la qualité des renseignements américains pour mener à bien leur mission, notamment de lutte contre le terrorisme. Les propos de l’auteur ont le mérite de servir une vision nettement moins simplificatrice que celle adoptée par la plupart des médias français qui ont tendance à diaboliser l’Amérique. L’ouvrage rend ainsi compte par ce jeu de question-réponses d’une réalité fort ambivalente. De toute évidence, cet essai a été écrit avec une certaine liberté de ton et de pensée malgré le contraignant cadre qu’exige le format du « Pourquoi-Parce que » entravant la possibilité de construire tout à fait librement son raisonnement.

Tiphaine Zetlaoui
MCC, université catholique de Lille, F-59000
tiphaine.zetlaoui@univ-catholille.fr

Didier Halloy, Le canard enchaîné : l’information mise en scène, Paris, l’Harmattan, coll. Questions contemporaines, série « Questions de communication », 2016, 291 p.

Le canard enchaîné : l’information mise en scène est un ouvrage de Didier Halloy édité chez l’Harmattan dans la collection Questions contemporaines, série « Questions de communication », dirigée par Bruno Péquignot. Le Canard est une institution française bien connue, particulièrement originale dans notre paysage médiatique. Depuis un siècle, aucune annonce publicitaire ne figure au sein de l’hebdomadaire du mercredi, propriété de ses journalistes, à l’indépendance jalouse et maintes fois réaffirmée. Le Canard refuse également de paraître et d’exister sur internet, même s’il a acheté les noms de sites qui pourraient prêter à confusion. Il n’est pas sur les réseaux sociaux. Le titre judicieux de l’ouvrage, l’information mise en scène renvoie bien à cette réalité singulière, appréciée de ses lecteurs : le Canard avance démasqué. Il affiche ouvertement sa verve satirique, par son sous-titre d’abord : « Journal satirique paraissant le mercredi » et sa devise en haut de la dernière page, sous le rappel du titre : « la liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas. ».

Faire du Canard l’objet d’une investigation universitaire soigneuse est délicat. L’objet reste rétif à toute approche, il ridiculise aussi bien les savants, les clercs que les politiques. Sa position singulière dans l’espace médiatique français, européen voire mondial limite la possibilité de comparaisons éclairantes. Néanmoins, sa réussite exemplaire et sa longévité méritaient bien un travail documenté, sérieux et rigoureux. Didier Halloy remplit parfaitement ce contrat en circonscrivant scrupuleusement son approche et son propos. Le Canard est ainsi surtout étudié pendant l’année 2010 et son histoire, bien entendu évoquée par l’auteur à de nombreuses reprises, n’est utilisée que pour saisir les enjeux actuels qui se posent à l’équipe rédactionnelle du Volatile. Les entretiens avec les journalistes sont judicieusement utilisés afin d’éclairer un peu plus une analyse précise et claire. Didier Halloy nous offre donc un ouvrage très universitaire qui vise à répondre à la question du paradoxe constitutif de la réussite de ce journal : informer sérieusement, et même très rigoureusement, tout en se moquant sans jamais insulter. Il y a là, évidemment, matière à réflexion et analyse.

La première partie, (pp. 15-82) présente le Canard enchaîné dans l’espace public. Didier Halloy explique ainsi la place singulière du Volatile, d’abord par rapport à l’ensemble de la presse française de 2010 (pp. 15-45), puis dans l’espace public plus général conçu dans la tradition fondée par Habermas (pp. 46-59) et enfin sur son contenu propre (pp. 60-80). Ses comptes sont stables et consolidés, une exception dans la presse française ; il ne fait pas appel à la photographie mais au dessin satirique ; il a toujours refusé les annonces publicitaires ; sa régularité formelle et de contenu traverse les décennies. Didier Halloy peut ainsi conclure, avec la rédaction du journal, qu’il s’agit d’un journalisme de « niche ». Ce journal est éminemment singulier : « Il a donc non seulement un modèle économique à part, mais une mise en scène de l’information qui se caractérise par une grande régularité historique, formelle ou discursive. » (p. 82)

La deuxième partie, (pp. 83-194) s’attache à explorer la « mécanique satirique » du journal. Revendiquée dès son sous-titre et dès sa création, elle fait l’objet d’une analyse littéraire d’abord, en l’isolant des autres registres humoristiques (pp. 83-100). Didier Halloy dégage ainsi, au-delà du procédé d’écriture, une manière de voir, d’analyser et de vivre le monde qui permet une complicité forte entre le journal et ses lecteurs. L’adhésion du lecteur n’est pas seulement fondée sur une communauté de vues générales, comme c’est souvent le cas pour la presse écrite française, mais sur une distanciation ironique face à la « marche des affaires ». De ce fait, le sous-entendu et le clin d’œil sont une des marques du journal, qui le singularisent face aux définitions traditionnelles d’une presse qui devrait « éclairer l’actualité ». Par la satire, le Canard montre la complexité et les jeux d’obscurité. Le lecteur, lui, suit cette verve qu’il apprécie ou partage. L’analyse des principes de fonctionnement de l’écriture satirique (pp. 101-129) puis de la mécanique satirique à l’œuvre en 2010 (pp. 130-146) accentue les traits indiqués précédemment. L’utilisation de la satire renvoie à un contrat clair entre le lecteur et le journal, qui permet des formes de co-construction de la compréhension de l’actualité. Les récurrences, en particulier autour de la critique de Nicolas Sarkozy, permettent de structurer ce jeu et de parler de « mise en scène », selon le titre de l’ouvrage. Surtout, le plaisir de la lecture et de l’écriture sont judicieusement mis en avant (pages 128 à 130). Pour le fervent caneton qui écrit cette recension, le jeu intellectuel proposé par la stimulante écriture du Canard ne peut être négligé. Les références culturelles, les allusions et les jeux de mots constituent un ensemble de méandres dans lesquelles il peut être délicieux de s’égarer. Mais cela ne doit pas oblitérer que, d’un autre point de vue, la satire inclut d’authentiques stratégies d’argumentation (pp. 147-192) qui permettent de distinguer la ligne éditoriale du journal, son inscription dans l’actualité, ses choix de mise en page…

Le jeu démocratique dans lequel s’inscrit le Canard fait l’objet de la troisième et dernière partie (pp. 195-278). De fait, l’analyse des positionnements du journal en ce qui concerne la présence et l’utilisation du secret dans l’espace public permet de montrer les limites de la satire. En effet, l’éthique et la déontologie du journal, maintes fois répétées dans les éditoriaux et les articles, ne souffre pas d’exception : l’investigation doit parvenir à des preuves qui permettent la révélation d’affaires authentiques (pp. 195-223). Le scandale (pp. 204-212), conséquence sociale de la révélation, ne peut ainsi être imputé au journaliste. L’investigation et le dévoilement d’une affaire est généralement justifiée et explicitée au lecteur par des « métadiscours » où le journaliste, le rédacteur en chef ou l’éditorialiste expliquent au lecteur leur position (224-248). La grande question de la protection des sources, indispensable au Canard pour pouvoir continuer ses révélations, est ainsi abondamment traitée au fil des numéros. On peut regretter ici que Didier Halloy, prisonnier de sa chronologie, ne mentionne pas les arguments et les luttes du Volatile autour des projets de lois visant à restreindre la protection du secret des sources. Le Canard propose donc un travail d’un type original où l’engagement n’est pas partisan mais se veut critique (pp. 249-278). Le journal entend décrypter la réalité tout en acceptant que cette dernière soit cryptée et en usant lui-même d’une forme de cryptage littéraire. Au final, « le discours satirique du Canard enchaîné prétend donc mettre en œuvre un véritable décryptage de la langue de bois et de la séduction politique. » Dans le même temps, il propose une posture au lecteur qui va amener ce dernier à mettre en action son esprit critique au quotidien : « il construit un autre circuit d’élaboration, puis de restitution de l’information. Il met en place une forme de médiation, au service du lecteur. Le Canard enchaîné est un intermédiaire qui cherche à donner du sens à ce qui est caché, il initie une dynamique de mise en compréhension […] » (p. 277).

Ainsi, Didier Halloy nous décrit judicieusement le Canard enchaîné dans sa capacité à déranger, à secouer l’ordre établi et les fausses évidences des préjugés. Il est bien un exercice de pédagogie qui raconte une histoire. Le registre satirique sert précisément à trouver une distance qui permet de remettre en cause les postures avantageuses et les discours lénifiants afin de faire place à la nécessaire lucidité (conclusion générale, pp. 279-285). L’humour, ici, est le scalpel du journaliste.

Cet ouvrage universitaire atteint son but. Il nous présente cet hebdomadaire singulier et nous éclaire sur les principes et les ressorts de son fonctionnement. Didier Halloy produit donc un ouvrage utile pour comprendre la réussite de l’irritant hebdomadaire. Son objet d’étude n’a pas perdu de sa pertinence ni de son actualité puisque le journal est encore coupable récemment d’avoir fait perdre une élection présidentielle « immanquable » à un favori. Une dernière critique à cet utile ouvrage nous semble nécessaire. Le cadre chronologique rigoureux de l’étude, indispensable dans un travail universitaire, mérite une plus grande souplesse dans un ouvrage qui la présente. Nous rejoignons ainsi la critique du Canard lui-même, plaisamment rapportée par l’auteur page 93. Ayant appris l’intérêt des milieux universitaire à son égard, le Volatile ne peut s’empêcher de publier un article où il brocarde la pente naturelle au « jargon universitaire ». Didier Halloy cherche en partie à éviter ce reproche. Toutefois, il refuse la vulgarisation et entend rester dans le camp universitaire, où se situent d’ailleurs l’éditeur et la collection qui le publient. Cela reste néanmoins une limite pesante. A l’ouvrage universitaire aride, qui administre la preuve scientifique et n’est pas là pour rigoler, ne faudrait-il pas adjoindre un ouvrage plus vulgarisé afin de faire comprendre au grand public l’immense intérêt d’une posture journalistique qui veut « un décryptage synthétique et moqueur » de l’actualité en assumant de « dire des choses sérieuses sans se prendre au sérieux » (p. 285) ?

Jérôme Roudier

MCC, université catholique de Lille, F-59000

Jerome.roudier@univ-catholille.fr

Réalités virtuelles, réalités réelles ?

 

Lille – Hub Université Catholique Internationale – Novembre 2039

 

Quel progrès dans l’enseignement depuis les années 20 ! En tant que formateur multiplateformes, multi-pays, je suis toujours étonné des approches novatrices initiées par l’UCL depuis ces deux dernières décennies. Le bon vieux temps des salles de classes avec vidéo-projecteurs est révolu.

 Aujourd’hui ce sont des plateaux et des espaces de co-working sur lesquels les étudiants de toutes nationalités peuvent se transporter de monde à monde grâce à la réalité virtuelle. Le matin, un cours donné dans une université américaine, l’après-midi dans une université à Shanghai par le biais de la réalité virtuelle.

 

Les langues n’existent plus. L’intelligence artificielle intervient en temps réel sur les traductions. On peut donc ainsi se balader avec des lunettes de réalité virtuelle sur un campus étranger sans avoir besoin de connaitre la langue locale. On peut discuter en toutes langues avec des ressortissants de tous pays sans la moindre difficulté. Les cours peuvent être suivis également en groupe de plusieurs millions de personnes réparties sur l’ensemble de la planète. La version Massive Open Online Course – des cours massifs en ligne pour tous – à la puissance 100 !

 

Les campus sont gigantesques et on se déplace avec des salons volants à quelques dizaines de centimètres du sol, les voitures ayant disparu. Le clonage par hologramme initié par Jean-Luc Mélenchon dans sa campagne politique de 2017 s’est développé au fil des décennies et un étudiant peut désormais être présent sur plusieurs lieux à la fois. L’intelligence artificielle gère dans ce cas toutes les informations importantes afin de les transmettre in fine à l’étudiant Alpha.

 

Plus de TV, plus de tablettes, plus de smartphones, tout se gère à la voix. Les supports murs, tables, sols sont connectés et délivrent les informations voulues à la moindre requête. Les lunettes VR, légères et esthétiques, contrairement à leurs ancêtres casques, peuvent compléter les informations souhaitées.

 

Les examens et les questionnaires à choix multiples ont également disparu pour l’évaluation des connaissances. Des plateaux VR sont dédiés aux études de cas en liaison avec de véritables problématiques d’entreprise. Les connaissances et leur application dans le monde réel sont donc contrôlées en permanence.  Ces ateliers VR qui remplacent les stages et l’alternance sont une obligation pour les étudiants. Au moins quatre heures par jour sur l’ensemble de l’année. Ce qui fait que l’expérience acquise pour des missions réelles en entreprise est démultipliée.

 

Mais avec toute cette modernité, l’humain et le formateur que je suis est encore bien là, auprès des étudiants. Nous délivrons toujours du savoir et du savoir-faire, mais nous sommes devenus des coaches, des accompagnateurs dans les cursus universitaires. Un peu comme les cadres en entreprises, puisque les hiérarchies n’existent plus.

 

Assurément la réalité virtuelle a transformé complètement l’enseignement supérieur. Inimaginable encore voici deux décennies, c’est vraiment une passerelle entre le réel et le virtuel !

Réalité future ou cauchemar ?

 

Mais revenons un peu sur terre suite à cet épisode futuriste et cauchemardesque. Ce qui fait la saveur de nos métiers, chercheurs et professionnels, ce sont les relations humaines avec le monde étudiant. La transmission du savoir et du savoir-faire. J’ose encore espérer que si les technologies sont bien là et montantes, l’humain restera absolument au centre de nos activités de formation. Ce qui me rassure, ce sont les MOOC, très à la mode ces dernières années et qui sont finalement un véritable échec sur le plan pédagogique. Les plateformes numériques, elles aussi, se multiplient dans les écoles, mais peu d’entre-nous s’en servent régulièrement. Ces outils doivent nous accompagner, mais ne doivent pas à long terme nous remplacer, car là, est la véritable question pour notre avenir à tous.

 

Claude Richard, professionnel de la communication et du marketing à l’Université Catholique depuis 2006.

 

Enseignant en Marketing Culture Communication 1, 2 et 3 et dans les Masters Assistant International Trilingue et Communication d’influence.

Gilles Lévêque, A quoi sert la culture ? L’Harmattan, Coll. Pour Comprendre, 2019. 276 p.

Ce livre inscrit sa problématique dans l’espace conflictuel qui oppose depuis quelques décennies le relativisme culturel à une culture de référence. Le relativisme culturel y est perçu comme dominant les scènes médiatique et académique ou comme une tendance contemporaine dont il s’agit de montrer les insuffisances et les contradictions.

C’est un livre de philosophe qui attache – contre une ingratitude historique et conceptuelle ambiante – ce que le débat doit aux configurations théoriques longues, ou aux contraintes épistémologiques universelles du discours vrai.

A quoi sert la culture ? de Gilles Lévêque, décrit la culture au sens d’une culture cultivée, consciente de soi en tant que culture, apte à s’interroger sur ses propres conditions d’émergence et dont la maîtrise permet le déploiement de compétences sociales spécifiques et efficaces dans le monde réel. La « promesse culturelle » est une puissance culturelle dans l’espace social et pour parler comme Baruch Spinoza et Gilles Lévêque, la compétence culturelle augmente notre puissance d’agir.

L’ouvrage énonce clairement dès le début ses attendus méthodologiques et son parti-pris philosophique, la rationalité méthodologique sera mise au service d’un humanisme de principe. S’ajoute à cela une profusion référentielle qui décrit fidèlement les positions typiques des débats sur la culture. Les déclinistes de l’effondrement culturel sont là, comme les optimistes du multiculturel, les sociologues qualitatifs comme la sociologie critique, les urbanistes de la ville créative et les historiens des politiques culturelles. Aucun n’est injustement ramené aux habituels clichés caricaturaux ; les adversaires ont droit à un procès équitable ce qui, en plus de la pertinence de l’argumentation sur la « fonction culturelle » donne au livre la dimension d’un tableau récapitulatif extrêmement utile à tous ceux qui, chercheurs, étudiants, acteurs culturels ou encore décideurs publics ont et auront à s’orienter dans ces problématiques interminables opposant culture de masse et grande culture, création et démocratisation, universalisme ou relativisme des valeurs et l’abîme théorique permanent du « tout se vaut ».

A cela Gilles Lévêque apporte non seulement des réponses attachées à la lecture scrupuleuse des textes, depuis l’antiquité grecque à la plus récente contemporanéité en passant par les Lumières, mais encore propose systématiquement des perspectives qui situent ces textes à l’horizon de cette question légitimement récurrente et qui donne son titre au livre.

Ainsi, à titre d’exemple, de l’analyse détaillée de La Distinction aux chapitres 5 et 6 qui accorde d’abord l’essentiel à Bourdieu sur le thème de la construction sociale des jugements de goût : « Car nous suivons une fois de plus Bourdieu lorsqu’il affirme que le bon goût n’est pas inné pour résulter d’une éducation seulement dissimulée comme telle, passant alors pour un prétendu don naturel » (p. 35). La conscience s’illusionne évidemment sur ses propres « dons » et aptitudes à percevoir et apprécier le beau et on ne trouvera pas dans ce livre d’attitude romantique naïve ou pré-sociologique. C’est un texte post-Bourdieu, pas pré-Bourdieu. Le bon goût est une construction. OK. Le bon goût est sociologiquement discriminant. D’accord.

Cependant, critique de la critique, « qui ne voit que la culture cultivée cherche à nous permettre de mieux comprendre le monde afin que nous puissions y agir avec plus de clarté, de discernement, de lumières ? » (p. 36).

Il y a là un savoir et un savoir-faire. Double constat pragmatique. L’efficacité ou l’efficience, l’agency culturelle, l’apprentissage culturel engendrent une compétence, un surcroît de maîtrise de notre environnement social et deviennent source d’émancipation et d’autonomie pour ceux qui la détiennent. D’où le constat renouvelé d’une profonde injustice à voir cette compétence très inégalement distribuée.

La grande culture a aussi et comme un dommage collatéral cette propriété de distinguer et de hiérarchiser, d’exclure les incompétents culturels de l’entre-soi de ceux qui savent, mais ce n’est qu’une propriété seconde ; elle est d’abord cette puissance, cette aptitude à évaluer, à gouverner et à se gouverner soi-même.

Inversement, la culture de masse n’est-elle alors que l’outil de manipulation qu’en font les théories de la domination ? Ici, Gilles Lévêque choisit Edgar Morin contre Théodor W. Adorno, Pierre Bourdieu et Michel de Certeau. Ceux qui consomment la culture de masse l’apprécient sincèrement, ils ne sont pas manipulés en vue de l’aimer dans une sorte de fausse conscience à la Antonio Gramsci. Simplement, ces formes du divertissement commercial ne développent aucune aptitude supplémentaire sinon un attachement régressif à des pratiques répétitives.

La conclusion se présente en deux temps difficiles à résumer ici mais où on lira le fond philosophique de la pensée de l’auteur. L’affirmation tout d’abord d’un humanisme sans transcendance où l’humanité même de l’homme est définie par sa liberté, puis un débat longuement argumenté contre le relativisme culturel. Ce dernier chapitre très convaincant, construit comme un syllogisme développe l’idée qu’il y a analogie, voire homogénéité structurelle entre le relativisme culturel du multiculturalisme planétaire et ce même relativisme entre les cultures interne à une même société. Au niveau théorique, le relativisme anthropologique de la décolonisation est comme reconverti dans une perspective sociologique multiculturaliste ; au niveau pratique, les groupes sociaux renvoyés à la diversité culturelle subissent une humiliation analogue à celle des peuples colonisés par les puissances européennes.

Il s’agit dans tous les cas de réaffirmer l’universalité d’une raison non réduite à sa dimension instrumentale, scientifique et technique, une raison avant tout pratique, apte à déterminer des fins. Cette raison pratique ne tombe pas du ciel, il n’y a pas de ciel. Elle s’élabore tout au long de ce parcours sinueux que Gilles Lévêque nomme depuis le début, culture. Et pour paraphraser la formule de Vladimir Jankélévitch sur la philosophie, on peut vivre sans culture, mais pas si bien.

Joël Ganault

Zineb Majdouli et Tiphaine Zetlaoui, dirs., Revue CIRCAV, n°27, “Médias et Contre-cultures”, Paris, L’Harmattan, 2018, 246 p.

 

La revue les Cahiers Interdisciplinaires de la Recherche en Communication AudioVisuelle (CIRCAV) est le fruit des travaux de chercheurs affiliés au Groupe d’Études et de Recherche Interdisciplinaires en Information et COmmunication (GÉRiiCO) de l’Université de Lille. Les contributeurs s’intéressent aux médias, à l’image qu’elle soit fixe ou en mouvement. Les textes rassemblés dans le numéro 27 portent sur les représentations de contre-cultures et prend comme point de départ l’intérêt renouvelé, lors de leur cinquantième anniversaire, pour les événements de mai 1968. Zineb Majdouli et Tiphaine Zetlaoui indiquent dans leur introduction que leur objectif est de « réfléchir au rôle et à la place que jouent les médias traditionnels et nouveaux dans l’affirmation et la propagation de courants, mouvements ou manifestations contre-culturels à l’échelle internationale » (11). Si l’organisation des articles ne ressort pas à la lecture de la table des matières, l’introduction montre bien le souci des éditrices de donner une cohérence d’ensemble en classant les textes selon trois axes : « les rouages organisationnels, institutionnels et symboliques d’une économie techno-médiatique alternative », « l’articulation entre médias et contre-cultures au regard des enjeux identitaires qu’elle soulève », et enfin la place de l’art, des arts, dans l’affirmation d’une culture divergente. Le numéro se conclut sur deux entretiens, menés par les éditrices, l’un avec la réalisatrice de documentaires Mariana Otero, l’autre avec Fabien Granjon, chercheur en sciences de l’information et de la communication. Bien que l’introduction établisse clairement le passage d’un entretien à l’autre, les deux retranscriptions figurent dans l’ordre inverse. On comprendra plus loin pourquoi cette inversion est intervenue.

 

À travers les neuf articles qui le composent, ce numéro donne la parole à des chercheurs confirmés, à de jeunes docteurs ainsi qu’à des doctorants. Le premier volet s’ouvre avec la contribution de Bastien Louessard qui s’intéresse au phénomène qu’est la plateforme YouTube. Prenant appui sur les théories avancées par Howard Becker dans Les Mondes de l’art (2010), des études sur les professions artistiques et des travaux existants sur YouTube, Louessard analyse les « pratiques des créateurs » qu’elles soient ou non adossées à de grands groupes télévisuels. Il conclut que « [c]ette contre-culture […] ne se construit […] pas en opposition, mais en relation avec la culture audiovisuelle classique » et que, par conséquent, « la création de fictions sur YouTube […] devrait

[plutôt]

être envisagée comme une extension du monde de la création audiovisuelle et théâtrale traditionnelle » (39). Mélanie Le Forestier, qui signe l’article suivant, étudie le cinéma indépendant en Inde et montre son originalité. L’intérêt de cette approche réside tout d’abord dans le fait que peu de chercheurs se sont penchés sur de telles manifestations culturelles, préférant les « logiques industrielles et esthétiques de Bollywood » (44). Après avoir déconstruit la relation qui unit cinéma et nation, Le Forestier revient brièvement sur les mythes relatifs à l’identité indienne, pour porter son attention sur le contre-discours qui se développe dans le cinéma indépendant, loin du « cinéma d’évasion de Bollywood » (55). Il y a en effet ici « une intention documentaire » (56) ; le but n’est pas d’entretenir des idées erronées mais de montrer le vrai visage de l’Inde. Le Forestier propose donc d’évaluer ce qu’elle nomme le « mouvement contre-hégémonique » qui autorise un « processus de démythologisation culturelle » (63). Finalement c’est un discours contre Bollywood qui se tisse, une « vision personnelle du monde », comme le dit l’un des cinéastes étudiés ici. Dans la contribution suivante, Tiphaine Zetlaoui analyse également les moyens mis en place, par des mouvements subversifs, pour contrer « les formes d’hégémonie idéologique exercées par des élites notamment politiques » (73-74). Zetlaoui propose tout d’abord un retour sur le développement des techno-réseaux depuis la fin du XVIIIe siècle avec le télégraphe optique (74) et note que « les doctrines dites techno-révolutionnaires qui nourrissent l’imaginaire symbolique et l’argumentaire des représentants de l’État français depuis le XIXe participent plus au maintien du système politique en place qu’à sa métamorphose » (75). C’est avec l’avènement de la société de l’information et de la communication que de nouveaux « systèmes de pensée s’infiltrent progressivement au sein des couches bourgeoises et populaires des pays occidentaux » (80), créant leurs « contre-cultures » propres même si, comme le montre Zetlaoui, leur portée est limitée quand ils n’agissent pas « en dépit de la légalité » (85), quand ils ne font pas preuve d’un certain activisme (87).

 

Pauline Donizeau et Pierre Depraz cosignent l’article sur lequel s’ouvre le second volet. Ils reviennent sur « les campagnes du collectif Kazeboon dans l’Égypte en Révolution » (sous-titres de leur contribution). Après une mise au point chronologique, les auteurs expliquent comment, grâce à « la démocratisation d’Internet », les contestataires se mobilisent sur la toile qui est devenue un « espace public au sein duquel s’épanouissent et se consolident les discours politiques contre-culturels » (93). Dans ses réclamations, le collectif Kazeboon s’illustre par son recours à « l’agit-prop » (mélange d’agitation et de propagande), pratique introduite en 1917 en Union Soviétique (94). Si, comme le précisent les auteurs, « l’agit-prop » n’avait pas pour vocation initiale de donner lieu à une quelconque forme de contre-culture, l’introduction de nouveaux médias a eu des conséquences sur son développement et sa portée. Retraçant le parcours du collectif Kazeboon, Donizeau et Depraz montrent comment « les nouveaux médias semblent […] avoir transformé un mode de communication politique afin d’informer un mode d’action » (96) en présentant des exemples au travers desquels l’Internet apparaît comme un allié pour relayer l’information et mobiliser les contestataires—YouTube est à nouveau évoqué aux côtés de Facebook et Twitter. La sphère digitale s’est certes développée mais les contrôles gouvernementaux limitent encore aujourd’hui la portée de tout mouvement contre-culturel en Égypte. Julie Alev Dilmaç étudie elle aussi un mouvement contestataire, le #Reddediyoruz (« Nous refusons ») de la jeunesse chypriote turque au travers duquel « les protestataires s’insurgent […] contre un adversaire [le gouvernement turc] qui se veut dominant et qui impose ses impératifs » (114). L’étude repose sur une analyse sémantique et sociologique à partir de la plateforme Facebook notamment car elle « [met] en contact permanent les participants de la manifestation et [les informe] des événements envisagés pour la mobilisation » (120). Le refus qui s’inscrit dans le nom même de ces activistes est au cœur du mouvement contre-culturel qui se dessine ; « dénoncer la domination turque », « affirmer une identité singulière » en « redéfinissant les normes de la langue » (129), voilà ce que s’efforce de faire le #Reddediyoruz. Le dernier article de cette partie porte sur la posture politique engagée d’afroféministes telle qu’elle se présente sur la plateforme YouTube. Emmanuelle Bruneel propose d’abord un état des lieux des quelques travaux portant, en France, sur les « réalités de l’existence sociale et politique des femmes noires » (136). Elle rapproche les femmes noires françaises des femmes noires-américaines qui tentent également d’exprimer leur point de vue et sont souvent marginalisées. Les vidéos que postent les afroféministes françaises « ont un caractère revendicatif » (137) et « constitu[ent] un contre-lieu médiatique de mise en circulation de discours politisés » (138). Bruneel présente un échantillon de vidéos « à caractère militant » postées entre 2015 et 2017, démontrant ainsi que « [s]e montrer comme sujets politiques et/ou comme sujets d’énonciation constitue une manière d’interroger les normes en vigueur et de construire un discours d’émancipation » (143). Pourtant, en dépit de leur caractère engagé, les vidéos que présente Bruneel « sont loin d’avoir été visionnées massivement » (151) car il est parfois difficile de les localiser et que le langage utilisé s’avère trop complexe pour véritablement parler aux classes visées. La portée d’un tel contre-discours est donc limitée : « La posture afroféministe y est construite intellectuellement, politiquement et socialement » (154-55). Néanmoins, force est de constater, avec Bruneel, que « L’entrée de ces militantes afroféministes dans l’économie de la trivialité numérique apparaît […] comme un passage important dans leur course aux armements symboliques […], et comme un enjeu important pour la constitution des femmes noires en ‘groupe visible’ engagé, non homogène et non stéréotypé » (159).

 

La dernière partie présente des manifestations médiatisées de contre-cultures : le punk en Suisse (Pierre Raboud), l’influence de la revue Art-Press dans la « fabrication d’une critique d’art contre-culturelle » (Flore Di Sciullo), et le graffiti hip-hop qui introduit l’art dans l’espace public (Hugues Bazin). Reposant sur le dépouillement de divers fonds d’archives, l’étude de Raboud s’intéresse à l’émergence de fanzines, de tracts ou de manifestes qui « propos[ent] une démarche alternative à la presse musicale dominante » (163). Selon lui, l’émergence de fanzines est une réaction « au manque de médiatisation pour la scène punk » (172) ; leur mise en place relève du contre-discours car ils portent sur un mouvement marginal(isé). « [L]a médiatisation sert [alors] à offrir un canal de diffusion à des formations qui ne sont pas citées dans les autres médias » (175). Raboud montre l’évolution des fanzines, initialement pensés comme des publications informatives, vers le pamphlet engagé. De même que Raboud, qui réfléchit à la place du rédacteur dans les fanzines, Di Sciullo s’interroge sur les éditoriaux de la revue Art-Press qui « se saisissent de la notion de contre-culture de manière paradoxale. D’une part, ils installent la position hégémonique de la revue dans le champ de la critique d’art contemporain ; de l’autre, ils distillent, par les choix artistiques qu’ils affirment et la position des auteurs qu’ils expriment, une revendication de l’art comme pouvant être contre une pensée dominante » (185-86). Di Sciullo explique tout d’abord que le lien entre la revue qui l’intéresse et la contre-culture est assez lointain mais elle se propose, de manière convaincante, « d’établir un parallèle entre contre-culture et avant-garde » où les maîtres-mots seraient « subversion » et « contestation », car il s’agit bien pour les éditeurs, de favoriser « la mise en circulation d’une parole d’opposition » (189). C’est par le biais des choix qu’elle effectue et des artistes qu’elle met en valeur que Art-Press affirme ses positions : « Il ne s’agit pas seulement de soutenir ou rendre visibles des artistes engagés ; la défense de ces artistes est en fait le prétexte pour permettre à la revue d’afficher ses partis pris idéologiques et ses revendications » (192). De revendications il est également question dans le dernier article qui porte sur le graffiti hip-hop et des artistes qui s’approprient l’espace urbain pour en faire un musée vivant, en constante mutation. L’auteur émaille son texte de citations d’entretiens apparemment effectués pour l’occasion. Bazin démontre que l’« esthétique qui se dégage du graffiti hip-hop ne peut être séparée de la vie sociale » (201) et à partir de plusieurs exemples, il démontre que « l’espace est un produit social » (205) et qu’il n’est donc pas surprenant qu’existe « un art public » (206) qui relèverait peut-être de la contre-culture car il s’élabore dans l’illégalité. Bazin parle donc de « copyleft » par opposition au « copyright » (209), une « Licence Art Libre » puisque l’artiste de la rue favorise le partage, l’œuvre ouverte car toujours en cours. Il y a dans ces pratiques, comme l’indique Bazin, « une mise en débat de l’intention artistique » (209), car, tel un palimpseste, l’œuvre est plurielle dans sa singularité.

 

Ce numéro des Cahiers Interdisciplinaires de la Recherche en Communication AudioVisuelle se referme sur deux voix : celle de Mariana Otero et celle de Fabien Granjon toutes deux guidées par les éditrices du volume. On comprend, dès le paragraphe introductif au premier entretien que la dimension contre-culturelle chez Otero vient du fait que la réalisatrice travaille dans le domaine du documentaire et que la dimension sociale est pour elle centrale. Elle traite notamment de sujets sensibles (l’avortement clandestin, par exemple) ou de mouvements nationaux comme le phénomène « Nuit debout » mais sans avoir pour but de faire de la propagande (223). À travers ses réponses, le lecteur saisit l’importance qu’Otero accorde au groupe plutôt qu’à l’individu (219). Elle souhaite également montrer à l’écran une situation dans son ensemble avec des moments heureux, tragiques ou violents. L’entretien se termine avec l’évocation de l’association pour le cinéma indépendant et sa diffusion (ACID) dont l’objectif est « de donner visibilité à des films qui auraient habituellement du mal à avoir une visibilité » (222). Si elle conclut en se disant « engagée », ce n’est pas au sens sartrien du terme, elle déclare : « Mon engagement est de toujours rester libre et de ne pas me soumettre à un discours qui serait réducteur, de rester vigilante pour montrer la complexité des choses » (223). Fabien Granjon s’entretient lui aussi sur les mouvements sociaux dans leurs rapports au numérique. Il permet ainsi d’offrir une véritable conclusion à l’ouvrage — faisant écho à plusieurs contributions, Granjon note que « durant des périodes d’instabilité sociale et politique, les médias numériques soutiennent tout particulièrement la possibilité de nouvelles interactions entre individus engagés » (225). Il est également interrogé sur la notion même de contre-culture dans son rapport au numérique : « Produire du symbolique, le mettre en visibilité, en discussion, peut concourir à l’obtention de nouvelles capacités pratiques d’action, de subjectivation et d’individuation qu’il est possible de décrire comme au fondement de processus contre-culturels » (229-30). Les éditrices invitent Granjon à réfléchir sur plusieurs plateformes numériques abordées par les autres contributeurs et là encore, on entrevoit le souci de créer du liant, de véritablement mettre en réseau les articles qui ont été sélectionnés. Ce recueil, par la pluralité des approches qui font sa qualité, sera sans nul doute utile à ceux qui s’intéressent non seulement aux médias mais aussi aux manifestations contre-culturelles qui y puisent leur force.

 

Gérald Préher, FLSH, Université Catholique de Lille/CIRPaLL, Université d’Angers

Introduction

Tiphaine Zetlaoui

 

Le présent dossier entend s’intéresser aux évolutions récentes des travaux de recherche menés en sciences de l’information et de la communication à travers leurs appareillages théoriques. Les contributeurs s’attachent à mettre en évidence la manière dont ils ont essayé d’œuvrer au renouvellement de certaines théories, concepts ou modèles de communication en apportant des modifications au socle référentiel de leur domaine d’étude. Les auteurs de ce numéro pour la plupart de jeunes chercheurs en SIC, nous livrent pour l’occasion une réflexion éclairante sur leurs manières d’agir (Boure, 1997) en nous ouvrant la « boîte noire » de leurs pratiques de recherche (Granjon, George, 2014).

Lydie Lenne revient sur ce qui l’a conduite durant son doctorat à « reinventer des outils de recherche » dans le but de saisir au plus près les dynamiques sociales qui se jouent à l’échelle d’un quartier et de comprendre au niveau empirique les tenants et aboutissants d’un « vivre-ensemble » urbain. L’auteure restitue à cet égard avec minutie le cheminement de pensée qui l’a amenée à établir un audacieux cadre méthodologique de recherche en choisissant d’adopter une posture pour le moins innovante en SIC, l’approche clinique.

Quant à Morgane Belhadi dont le travail doctoral est en cours d’achèvement, son esprit d’innovation se manifeste dans le choix même de son objet d’étude et de sa formulation. En ne s’intéressant pas stricto sensu à l’idéologie populiste mais à sa dimension esthétique, l’auteure nous emmène dans un domaine de recherche encore peu exploré par les chercheurs des sciences sociales et notamment des SIC. Morgane Belhadi nous livre ici une réflexion pour ainsi dire pionnière sur les modalités d’expressions et de représentations sémio-visuelles d’une esthétique populiste qui seraient susceptibles de nous permettre d’identifier l’existence d’une grammaire iconographique en matière d’idéologie populiste.

Dans un registre similaire, Thibault Jeandemange défriche un terrain également peu étudié voire déconsidéré : les musiques de campagnes électorales.  En examinant les rouages communicationnels et notamment symboliques des musiques mobilisées dans des clips et hymnes de campagnes, l’auteur nous montre à contre-mouvement, à quel point l’esthétique musicale est primordiale pour comprendre les stratégies de pouvoirs auxquels se livrent les partis et candidats politiques pour promouvoir et affirmer leurs idées auprès du grand public.

C’est certainement en sortant des sentiers battus en matière d’approche scientifique et en opérant avec un sens aigu du bricolage ou de la « cuisine théorique » (Bouillon, Bourdin, Loneux, 2007) que Laetitia Grosjean a réussi à saisir la complexité symbolique de son objet d’étude : le Musée du Quai Branly. L’auteur qui revient pour sa part sur les raisons qui l’ont conduite à procéder durant sa thèse avec un esprit certain d’éclectisme méthodologique nous montre par là même combien il est important pour un chercheur de prendre des risques et de les assumer jusqu’au bout si l’on souhaite que la récolte des résultats soit la meilleure possible. Néanmoins, parfois comme en témoigne notre propre expérience relatée dans notre article à propos de l’élaboration durant notre thèse d’une quatrième catégorie métaphorique de la communication, cette prise de risque peut s’avérer particulièrement épineuse. D’autant plus épineuse qu’elle implique une refondation des présupposés théoriques issus des travaux de son directeur de thèse et qu’elle vient a fortiori également menacer un système de recherche basé sur une logique de renforcement des « enclos académiques » (Mattelart, 1996).

En définitive, si l’ensemble de ces contributions apportent une autre façon de penser en posant un regard critique, évolutif voire disruptif sur le réel observé, il n’en demeure pas moins que ces récits réflexifs sont le fait d’un contexte institutionnel en quête et en cours de transition…

 

Comité scientifique :

Jérémie Derhi, Université Sorbonne Nouvelle Paris3.

Zineb Majdouli, Université catholique de Lille.

Noza Smati, Lille Université.