N°1 | Quel rapport avec la morale ? Plagiarisme, réécriture des modèles et valeurs littéraires

Par Kevin Perromat (Université de Picardie Jules Verne)

 

Résumé :

L’intérêt porté au plagiat et aux poétiques “plagiaristes” traduirait aux dires de certains une véritable “révolution littéraire” dont nous n’assisterions qu’aux premières étapes. Les nouvelles pratiques mettraient en cause les anciennes valeurs littéraires, prédominantes jusqu’à la fin du XIXe siècle : auteur, ouvrage, cohérence, originalité, Propriété Intellectuelle, etc. L’effet combiné de la surabondance de matériaux littéraires et des technologies permettant la réécriture inépuisable de ces matériaux forcerait une redéfinition démocratique des objets littéraires et des modes de “consommation” de ces objets. Par conséquent, nous n’assisterions pas tant à des innovations technologiques qu’à une actualisation des valeurs littéraires en partie liée à ces innovations, et comprenant une transformation (et une dénonciation) du lieu politique par excellence : la fonction auteur. Plus radicalement, d’autres critiques suggèrent une annulation par obsolescence des valeurs littéraires elles-mêmes, déclinaison frauduleuse de valeurs morales et politiques qui ne voudraient pas dire leur nom, dans un contexte où règneraient l’“Écriture non créative” (K. Goldsmith) et les “Génies non originaux” (M. Perloff) ; où les lecteurs et les auteurs, les machines et les humains, les textes, les fragments, les citations, les images, les clips, les langages de programmation et les étiquettes se confondraient dans un World Wide Text, un flux interminable et éphémère, copié-collé, manipulé, partagé et retwitté sans fin. Une écriture sans limites, où les auteurs seraient inévitablement éphémères et interchangeables : une littérature, enfin, “faite par tous et pour tous”.

Abstract:

Some critics and writers maintain that the present interest in plagiarism and plagiarist poetics may evidence the first stages of the forthcoming literary revolution. New writing practices would be, at last, ultimately discrediting traditional literary values, which were dominant until the end of the 19th century: work, coherence, originality, authorship, etc. The democratic redefinition of literary objects and of their uses results from the combined effect of an overwhelming excess of written materials and of technologies allowing endless rewriting of them. Accordingly, we would not merely be the witnesses of technological innovations but also of a renewal of literary values, partly related to those innovations. This renewal includes a transformation (and criticism) of the political location par excellence: author-function. More radically, other critics suggest that those literary values have become obsolescent, fraudulent ersatzes of hidden political and moral values. This context is marked by “uncreative writing” (K. Goldsmith) and “unoriginal geniuses” (M. Perloff), in which readers and authors, humans and machines, texts, fragments, quotations, images, clips, software and tags get entwined into a World Wide Text, an endless, ephemeral flux–endlessly copied, pasted, mixed, shared and retweeted. A limitless writing, by means of which authors become ephemeral and interchangeable: a literature, at last, “made for all and by all.”

        

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        Dans un ouvrage de 2011, le poète et enseignant Kenneth Goldsmith faisait état d’une véritable “révolution littéraire”, un bouleversement irrésistible et omniprésent, dont nous n’assisterions qu’aux premières étapes. Cependant, selon Goldsmith, une bonne partie du monde de l’Écriture continuerait à travailler comme s’il n’y avait pas eu d’implantation universelle d’Internet ou des écritures numériques. Le monde littéraire continue à se montrer régulièrement scandalisé par les affaires de fraude, de plagiat et les supercheries d’une façon qui ferait sourire d’incrédulité, par exemple, les mondes de l’art, de la musique, de l’informatique ou de la science (6).[i] Pour Goldsmith, ces scandales sont purement et simplement réactionnaires, voire anachroniques, car :

À une époque où au fait que la quantité de langage s’accroît de manière exponentielle s’ajoute un plus grand accès aux outils pour gérer, manipuler et masser ces mots, l’appropriation est destinée à devenir un outil comme les autres à disposition des écrivains, un moyen acceptable – et accepté – pour construire une œuvre littéraire, même pour les écrivains d’un penchant plus traditionnel. (124)

Goldsmith est loin d’être le seul à soutenir ce genre de positions. Sa voix fait partie de la myriade de voix qui prônent, aussi bien aux États-Unis que dans le monde anglophone (Jonathan Lethem, Marjorie Perloff, Stewart Home, Cory Doctorow, entre autres) qu’à l’échelle planétaire, ces nouvelles pratiques mettant en cause les anciennes valeurs littéraires qui ont prédominé jusqu’à la fin du XXe siècle. De ce point de vue, il semblerait que la prolifération de scandales médiatiques, le recours croissant aux tribunaux et aux logiques judiciaires ou l’inclusion des biens littéraires dans le commerce mondialisé seraient des signes incontestables qui confirmeraient non pas la vigueur ou la validité, mais plutôt l’effritement des notions fondamentales sur lesquelles était basée l’écriture moderne depuis au moins trois siècles : auteur, ouvrage, valeur littéraire, originalité, propriété intellectuelle, etc. Dans ce sens, plus les auteurs, agents littéraires, maisons éditoriales ou gouvernements essaieraient d’arrêter ces mouvements, plus ils avoueraient en réalité leur impuissance à préserver ces valeurs jadis incontestables.
        Cependant, de toute évidence, les accusations de plagiat et les mouvements prônant de façon implicite ou explicite l’appropriation, voire le plagiarisme, sont bien antérieurs à la généralisation des écritures numériques. La professeure Marjorie Perloff, dans un ouvrage significativement intitulé Unoriginal Genius a dressé la liste, nécessairement incomplète, de certains précurseurs où l’on peut retrouver, entre autres, les techniques de cut-up employées par William Burroughs, les détournements situationnistes, l’OuLiPo et la “littérature concrète” des années 50 (12-13). Pourquoi, alors, évoquer à présent cet effet révolutionnaire ? Une partie de la réponse à cette question complexe se trouve déjà dans la citation de Goldsmith : l’effet combiné de la surabondance des matériaux littéraires et des technologies permettant la réécriture inépuisable de ces matériaux forcerait une redéfinition démocratique des objets littéraires et des modes de “consommation” de ces objets. Comme le signale également Goldsmith, ce n’est pas du tout la même chose de “recopier à la main ou retaper un livre en entier” que de le sélectionner et de le copier-coller avec trois petits clics de souris (6). En fait, malgré les apparences, Goldsmith s’est vraisemblablement consacré davantage à la première des tâches qu’à la seconde.
        Si les évolutions technologiques peuvent rendre compte de la célérité et de l’apparente facilité de la prolifération des pratiques contemporaines, l’explication resterait toutefois incomplète si l’on ne s’interrogeait pas sur les pré-requis qui permettent l’acceptation de ces pratiques. Autrement dit, les changements technologiques majeurs qui rendent possibles les nouvelles pratiques ou les nouvelles applications qui sont déjà comprises dans les inventaires littéraires (les différents “outils” de Goldsmith) ne suffisent pas à expliquer leur emploi “acceptable et accepté”. J’en donnerai seulement deux exemples :

        Jonathan Safran Foer dans le livre The Tree of Codes (2010) découpe le texte original de Bruno Schultz, The Street of Crocodiles, pour créer un nouvel objet littéraire qui rend compte de ses mauvaises lectures de son modèle, en même temps qu’il le suit au pied de la lettre.
        En 2007, Jonathan Lethem publie dans Harper’s une apologie du plagiat et attaque la notion d’originalité, qui n’est en soi qu’un “plagiat” multiplié (91-124), car elle est composée entièrement de citations d’autrui, ce que d’ailleurs, longtemps avant Lethem, Laurence Sterne avait déjà fait pour répondre à des accusations de plagiat, en se servant des citations non attribuées de L’Anatomie de la Mélancolie de Robert Burton.

        Dans ces deux exemples, il paraît évident que les méthodes employées ne diffèrent pas vraiment de celles mises en œuvre par des auteurs dadaïstes ou situationnistes par exemple, quelques décennies, voire des siècles, auparavant. Cependant, à mon avis, nul ne nierait le lien évident entre ces deux exemples et les lectures hypertextuelles auxquelles Internet nous a habitués.
        En fait, nous n’assistons pas tant à des innovations technologiques qu’à une actualisation des valeurs littéraires en partie liées à ces innovations. Et si l’on s’attaque à des valeurs textuelles, autant dire que nous avons affaire à la morale, c’est-à-dire à l’idéologie et à la politique. Cette actualisation des valeurs littéraires peut, en effet, comprendre une transformation du lieu politique par excellence : la fonction auteur. Plus radicalement, d’autres auteurs (notamment Goldsmith, C. Rivera Garza, J. Ludmer) suggèrent en fait une annulation par obsolescence des valeurs littéraires elles-mêmes, déclinaison frauduleuse de valeurs morales et politiques qui ne voudraient pas dire leur nom (Darrieusecq), dans un contexte où règneraient l’“Écriture non-créative” (Goldsmith) et les “Génies non-originaux” (Perloff) – où les lecteurs et les auteurs, les machines et les humains, les textes, les fragments, les citations, les images, les clips, le langage de programmation, les étiquettes se confondraient dans un World Wide Text, un flux interminable et éphémère, copié-collé, manipulé, partagé et retweeté sans fin.

La Morale, le Droit et la Littérature        
        Avant de poursuivre, il est nécessaire de faire un bref détour par l’histoire du plagiat, et la relation confuse que cette notion entretient avec le discours de la Morale, du Droit et des Études Littéraires. Ceci est nécessaire afin de bien comprendre l’ampleur et la profondeur du cataclysme provoqué par les nouvelles pratiques d’écriture qui, faisant un usage systématique de “plagiats”, rendent simultanément obsolètes et anachroniques les scandales médiatiques et les procédures judiciaires, mais également les procédés appropriationnistes si typiques des avant-gardes et des mouvements subversifs et politisés du XXe siècle (Place, Fitterman). Ou, pour poser la question autrement : qu’est-ce qui a rendu acceptables (ou si l’on préfère “moraux”) les ouvrages de J. Lethem, de J. Safran Foer ou le fait qu’à la très prestigieuse Université de Columbia, Kenneth Goldsmith puisse assurer un “Atelier d’écriture non-créative” entièrement basé sur “la copie, le plagiat, la contrefaçon et l’imposture” ?
        Déjà en 1673, dans une thèse doctorale en Allemagne sous la supervision du grand polygraphe, Jakob Thomasius – maître de plusieurs générations de philosophes et juristes qui comptèrent, entre autres célébrités, Wilhelm Leibniz –, une étude écrite dans la langue universelle de l’époque, le latin, et intitulée De plagio literario, qui inaugure toute une série de travaux académiques, il est dit : “Le plagiat est une affaire exclusivement littéraire, non judiciaire” (273). En effet, malgré la réitération des idées reçues, le “plagiat” n’est pas (d’ailleurs il ne l’a jamais été) une catégorie légale ni strictement propre aux études littéraires : en termes littéraires, le plagiat est formellement identique à la notion d’intertextualité et guère plus objectif, comme étiquette critique, que la notion de “beauté” ; et, en effet, en termes juridiques, on ne parle que de contrefaçon ou d’infraction du droit d’auteur, notions qui ne tiennent nullement compte des valeurs littéraires dans la mise en examen des textes suspects. Le plagiat est une catégorie strictement morale et, comme telle, elle relève de l’idéologie.
        Or, ce n’est sûrement pas une coïncidence que le début des études académiques, des dictionnaires de plagiaires et autres œuvres érudites qui ont proliféré dans le monde savant européen au XVIIIe siècle, soit antérieur de quelques années à l’apparition des premières lois modernes concernant la Propriété Intellectuelle et les droits des auteurs, ainsi que la professionnalisation progressive des auteurs, et la marchandisation des œuvres littéraires. Tout cela doit être mis en relation avec la constitution, au cours du XIXe siècle, des sociétés libérales modernes avec leurs traits caractéristiques : ordre constitutionnel basé sur les garanties individuelles, ascension de la bourgeoisie, constitution de l’opinion publique, etc. C’est dans ce cadre précis que l’autonomie du champ culturel de l’Écriture s’est traduite dans des valeurs morales et juridiques distinctes et séparées des valeurs littéraires. Telle séparation serait symboliquement consacrée avec les affaires “Bovary” et “Lolita”, dans une répartition similaire à celle qui apparaît dans le tableau suivant :

 

Morale Droit Littérature (Esthétique)
citoyens juges / experts  critiques / chercheurs
Actes Actes/ Evidences (textes) Textes

Littérature immorale

Plagiat

·         Contrefaçon.

·         Violation du Droit moral de l’Auteur

·         Violation de la Propriété intellectuelle

·         Atteintes au Droit à l’honneur et à l’image

·         Incitation à la violence/ à la discrimination

·         Apologie du terrorisme

·         Négation des génocides

·         etc.

Mauvaise Littérature /

Plagiat ?

Manque d’originalité

Manque d’ambition

Inauthenticité

Médiocrité formelle

Littérature commerciale

etc.

 

Avant de poursuivre, il faut signaler que cette séparation n’a jamais été qu’un idéal toujours démenti par les pratiques effectives des acteurs culturels, y compris les écrivains qui, en même temps qu’ils réclamaient de n’être jugés que par leurs pairs et uniquement sur des critères esthétiques, n’ont – et ce de plus en plus fréquemment – pas hésité à porter plainte devant les tribunaux pour des appropriations qui ne semblaient pourtant pas très objectives au regard des mœurs littéraires en usage chez l’ensemble des auteurs. Un exemple notoire de ces contradictions symptomatiques est fourni par Mark Twain, un grand pilleur des textes et de traditions orales, mais un infatigable défenseur de l’élargissement des droits des auteurs, au nom desquels il a été entendu devant une commission spéciale du Congrès des États-Unis. Pour défendre son amie Helen Keller, Twain pouvait soutenir ceci :

Oh, mon Dieu, à quel point manquent les mots pour exprimer le ridicule et la stupidité totale de cette farce sur le plagiat ! Comme s’il pouvait y avoir autre chose que du plagiat dans n’importe quelle expression humaine, écrite ou orale ! La source, l’esprit – allons plus loin : la substance, la chair, la matière réelle et précieuse de toutes les expressions humaines – c’est le plagiat. Car, en substance, toutes les idées sont empruntées consciemment ou inconsciemment d’un million de sources externes. (Cité dans Vadhianthan 64)

En public, notamment quand il faisait campagne au Canada contre des éditions pirates de ses romans, il soutenait des avis bien différents :

Cela nous fait croire et espérer que le jour viendra où, aux yeux de la Loi, la propriété littéraire sera aussi sacrée que le whiskey et les autres produits de première nécessité. Aujourd’hui, si vous volez la marque d’un autre pour vendre votre whiskey, vous serez sévèrement puni et vous devrez payer une forte amende pour avoir violé la marque commerciale ; si vous volez le whiskey et pas la marque, vous allez en prison ; mais si vous pouvez prouver que ce whiskey était en réalité de la littérature, vous pouvez voler les deux et la Loi n’aurait rien à dire. (Twain 158)

Il serait extrêmement injuste et mensonger de voir en Twain un cynique ou un hypocrite. Ses contradictions sont le résultat de tensions irrésolubles entre les valeurs éthiques, économiques et littéraires – contradictions qui, d’ailleurs, restent communes, comme à l’époque de Twain, à une grande majorité des créateurs et agents culturels contemporains.

 Le Plagiat moral : Appropriation, plagiarismes, sujets et écritures subalternes
        Le plagiat concerne essentiellement des actes du langage : en ce sens, le plagiat est moins l’objet d’étude de disciplines esthétiques que celui de la pragmatique. Il s’agit moins de se demander “Qu’est-ce qu’un plagiat ?” que d’interroger : “un plagiat, pour quoi faire ?” Tel est le point de départ du travail académique, à mon avis, le plus intelligent et le plus complet sur la question. Publié en 2001, l’ouvrage de Marilyn Randall, Pragmatic Plagiarism : Authorship, Profit and Power part de l’hypothèse suivante : “Plagiarism is in the eye of the beholder”, ce que l’on pourrait traduire par “le plagiat réside dans le regard du spectateur”. Si ce qu’on qualifie parfois de plagiat est identique à ce qui, d’autres fois, est admiré sans discussion – ce qu’exprime également la célèbre phrase de T.S. Eliot : “Immature poets imitate; mature poets steal” –, il est préférable de trouver une logique externe aux textes. Une accusation de plagiat peut répondre à des enjeux parfaitement compréhensibles du point de vue pragmatique. Elle peut être motivée par des raisons stratégiques propres à la concurrence du champ culturel (gagner de la notoriété, supprimer un rival parmi les nombreux concurrents, etc.). Elle peut aussi exprimer des préjugés sur les capacités intellectuelles ou créatives des communautés socialement minoritaires ou subalternes. À l’inverse, les poétiques qui se réclament du plagiat peuvent également avoir des motivations idéologiques ou politiques : une dénonciation desdits préjugés, une réclamation identitaire, une action militante contre les logiques capitalistes des droits d’auteur ou du copyright, etc.
        Ce qui est remarquable, c’est que ce genre de poétiques plagiaristes conserve non seulement les arguments moraux mais aussi les marques formelles des interdictions littéraires, en renversant les valeurs qu’elles véhiculent. Je prendrai un exemple tiré du large catalogue des représentations habituelles des plagiaires : les singes. En anglais et en français, “singer” (to ape) implique une imitation dégradée, ce qui explique pourquoi le singe est devenu un des emblèmes ordinaires du manque d’originalité, voire de l’imitation la plus abjecte. Deux ouvrages qui, à première vue, ne pourraient paraître plus éloignés l’un de l’autre, sont parus la même année, en 1988. L’auteur du premier est un chercheur, Henry Louis Gates, Jr., qui, avec The Signifying Monkey, réclamait une revalorisation de la littérature afro-américaine par le biais du personnage récurrent du “trickster”, le singe, qui défie les traditions établies à partir d’une intertextualité élargie, au-delà des notions eurocentriques (et légales) hégémoniques. Siva Vaidhyanathan, dont je tire ces exemples, en vient à dire que cette notion intertextuelle afro-américaine, basée sur la tradition orale au sens large, constitue le fondement principal de l’ensemble de la culture américaine (132-48, 220). Le deuxième est Smoke Some Kill, l’album du rappeur Schooly D qui a provoqué un véritable scandale en raison de ses paroles très explicites, mais surtout pour le titre Signifying Rapper, qui s’inspire du sample principal du célèbre morceau de Led Zeppelin, Kashmir. Dans son étude, intitulée significativement, Copyrights and Copywrongs : The Rise of Intellectual Property and How It Threatens Creativity, Vaidhyanathan interprète cette chanson comme une sorte de déclaration de guerre contre l’industrie et la culture musicales hégémoniques :

Les Led Zeppelin n’avaient pas reconnu leurs dettes envers les maîtres du Blues avec toute l’énergie possible, alors pourquoi Schooly D devrait faire autrement ? Cependant, en faisant du rap avec une version expurgée d’un conte traditionnel afro-américain ainsi mis à jour, il proclamait son adhésion à quelque chose de réel . . . . Répéter et réutiliser le riff de guitare de “Kashmir” était une action transgressive et irrespectueuse : un affront pour Led Zeppelin et la culture qui les récompense et les honore. (132)

Aujourd’hui nous nous sommes habitués à l’artiste DJ, sampleur et remixeur de morceaux d’autrui et nous sommes plutôt enclins à lui octroyer un statut d’artiste équivalent aux figures plus traditionnelles. Mais il est remarquable qu’un des premiers travaux connus sur la question, paru en 1990 sous la plume de David Foster Wallace et de Mark Costello, ait repris le titre qui fit tant polémique : Signifying rappers.
        Même si les singes, les gorilles et les guenons sont associés à d’évidentes connotations racistes, ces images traditionnelles s’appliquent à n’importe quelle écriture suspecte et, par conséquent, permettent leur détournement par appropriation et re-signification. Un exemple assez connu dans la culture américaine est celui des Guerrilla-Gorilla Girls, toujours anonymes et dissimulées par des têtes de gorilles. Ces Guerrilla-Gorilla Girls ont fait du détournement systématique une stratégie pour dénoncer les discriminations sexistes du monde de l’art américain, tout comme Kathy Acker s’est servi du plagiat déclaré pour en faire de même avec les traditions littéraires. Dans ses plagiats de chefs-d’œuvre masculins, Acker a très explicitement pointé du doigt la conjonction de ses motivations éthiques, esthétiques et politiques, comme ici dans son Don Quixote :

ÉTANT MORTE, DON QUIXOTE

NE POUVAIT PLUS PARLER.

ÉTANT NÉE ET FAISANT PARTIE

D’UN MONDE MASCULIN, ELLE N’AVAIT

ABSOLUMENT PAS DE PAROLE À ELLE. TOUT

CE QU’ELLE POUVAIT FAIRE C’ÉTAIT LIRE

DES TEXTES MASCULINS QUI N’ÉTAIENT PAS

À ELLE (39)

Il est important, cependant, de signaler que les possibilités de détournement des images jadis méprisantes des singes et des gorilles – comme de n’importe quelle représentation habituelle de l’art mauvais – vont au-delà de questions identitaires ou sexistes, pour embrasser des activismes politiques de tout horizon. Banksy, le graffiteur et artiste contemporain, également prisé par les stars hollywoodiennes et par le marché de l’art international, en a fait toute une série (“Laugh now, but someday we’ll be in charge”), alors que l’ensemble de son œuvre contrevient aux droits des marques et des auteurs. Le spectre de sa dénonciation englobe notamment le système capitaliste, la marchandisation de la culture et la politique extérieure des États-Unis.

Après la littérature
        On pourrait croire qu’avec l’irruption des nouvelles littératures du XIXe siècle (fandoms, blogs, Tweetature, “UncreativeWriting”, cyberlittérature, Mash-Up/Remix Literature, etc.), les appropriationnistes d’hier ont remporté le combat et sont arrivés à leur but de démocratiser l’accès et la possibilité de produire de la culture. Or, ce serait une conclusion prématurée. Les exemples que nous venons de considérer ont en commun de tenter une légitimation des appropriations par le biais du contexte idéologique, ou si l’on préfère moral, dont ils sont issus et dans lequel ils opèrent. Non seulement ils furent produits en dehors des cadres normatifs de la morale, des figures d’auteur traditionnelles ou du copyright, mais ils essayèrent surtout de les transformer en fonction d’objectifs politiques bien définis. Ainsi, l’artiste et activiste britannique Stewart Home, organisateur dans les années 80 des Art Strikes et des Festivals of Plagiarism, évènements de filiation situationniste qui ont eu lieu des deux côtés de l’Atlantique, faisait figurer dans ses ouvrages, à la place de la notice légale : “No copyright, please copy and distribute freely”. Les travaux de Home sont comparables à ceux des artistes graphiques appropriationnistes comme Sherrie Levine, qui photographie des clichés célèbres où les marques apposées de copyright n’ont qu’une valeur subversive, et nullement légale.
        Ces exemples sont tous antérieurs à la “révolution littéraire” que j’ai évoquée citant auparavant Goldsmith. Et, en effet, même si les techniques et procédés sont similaires aux mouvements du XXe siècle, il est facile de trouver des différences dans leurs intentions et dans les contextes de production. Prenons l’exemple de la Mash-Up ou Remix Literature. Au cours des dernières années, nous avons assisté à une véritable mode de réécriture de chefs-d’œuvre mixés avec des genres populaires. Pourtant, il serait difficile de retrouver aucun activisme politique et aucune subversion auctoriale dans Pride and Prejudice and Zombies, signé, comme il se doit, par “Jane Austen et Seth Grahame-Smith”.
        Du côté de la littérature non-commerciale, disons la poésie expérimentale, on ne semble pas prêt non plus à se débarrasser de la figure de l’auteur au nom d’une culture faite “par tous et pour tous”. Car, comme l’indique M. Perloff : “Il est important de se rappeler que le texte citationnel ou appropriatif, malgré le manque d’originalité de ses phrases et de ses mots concrets, est toujours le produit d’un choix et, par conséquent, d’un texte individuel” (169). De même, les ouvrages les plus osés de Goldsmith ne déclinent pas la signature auctoriale ni la mention légale qui les rendent conformes aux conventions en vigueur en la matière, même si, regardés de près, selon les cadres juridiques actuels, il est douteux qu’ils puissent bénéficier d’une protection légale quelconque. En effet, Day (une copie conforme d’un numéro du New York Times) ou Traffic (transcription littérale de communications sur le trafic routier) pourraient difficilement empêcher une reproduction ou une publication non autorisée, dans la mesure où ces ouvrages ne remplissent pas les pré-requis légaux pour obtenir ces protections. Ici, il s’agirait moins de déroger à la propriété intellectuelle ou à la figure de l’auteur que d’abolir, une fois pour toutes, les valeurs littéraires : “La raréfaction des maîtres n’a pas empêché la prolifération de chefs-d’œuvre. Tout est un chef-d’œuvre, rien ne l’est. C’est un chef-d’œuvre, si je le dis” (220). Goldsmith n’est pas le seul à soutenir ce genre de positions. Le professeur et critique Terry Eagleton ou la professeure de Yale Josefina Ludmerse se sont prononcés en faveur d’une disparition du champ autonome de la littérature, à ceci près que, pour eux, les valeurs littéraires ou esthétiques doivent être remplacées par des valeurs éthiques. On pourrait aussi bien voir en ceci une issue possible à l’insuffisance réitérée des démarches axiologiques spécifiques aux disciplines littéraires qu’une menace fatale pour ce qui est spécifique au fait littéraire, ainsi submergé par l’arbitraire de la morale et de l’idéologie (Darrieusecq).
        Quoiqu’il en soit, de même que le plagiat reste condamnable et condamné pour des raisons qui ne sauraient être esthétiques ou littéraires, les plagiarismes – en tant que procédés ouvertement non originaux, donc non mensongers – semblent jouir d’une acceptation qui repose essentiellement sur la moralité attestée de leur approche. Dans l’épilogue de Tree of Codes, où il explique le choix de son modèle, Jonathan Safran Foer met en avant son dessein de rendre hommage au livre “qu’il a lu le plus souvent”, tout en associant sa démarche à la figure d’auteur de Bruno Schultz et au fait que les textes qui lui ont survécu ne peuvent qu’évoquer “tout ce qui fut détruit par la Guerre : les livres, dessins et peintures perdus de Schultz ; ceux qu’il aurait pu faire s’il avait survécu ; les millions d’autres victimes et, en elles, les expressions infinies de pensées et de sentiments infinis adoptant des formes infinies” (138).

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L’auteur

Kevin Perromat Augustin est Maître de conférences en Littérature et Civilisation hispano-américaines à l’Université de Picardie Jules Verne depuis 2011. Ayant obtenu une double maîtrise en Philologie Hispanique et Anglaise (Université de Séville), il a poursuivi ses études à l’Université Denis Diderot – Paris VII, et a soutenu sa thèse de doctorat en novembre 2010 sur le plagiat dans les littératures hispaniques à l’Université Paris Sorbonne – Paris IV. La recherche sur le thème du plagiat, sous l’angle de la notion historique mais aussi de l’étude des appropriations, des poétiques plagiaristes, des mimétismes et des stratégies de légitimation discursives s’est élargie afin de prendre en compte les interactions entre l’esthétique, la morale, le droit et l’économie au sein de la production littéraire. Il s’intéresse plus particulièrement à la notion de “mauvaise littérature” qui comprendrait aussi bien les ouvrages condamnés par la société ou par leurs propres auteurs que les livres qui sont les cibles traditionnelles de la censure (politiques, blasphématoires, etc.).

Note

[i] Sauf indication contraire, toutes les traductions sont de ma main.