N°1 | Entretien avec Stéphane Daniel

Par Tiphaine Zetlaoui (Université Catholique de Lille)

 

Résumé : 

À travers son expérience de nègre pour un élu local, Stéphane Daniel nous apporte un éclairage distancié sur les coulisses d’un métier qui ne s’exerce que dans l’ombre et sous le joug du secret professionnel. C’est pourquoi, pour nous livrer son témoignage notre interlocuteur recourt à un pseudonyme. Ce témoignage a le mérite de dévoiler ce qui se joue tacitement dans la relation entre le nègre et son maître à un niveau à la fois organisationnel, symbolique et éthique. Quels regards porter aujourd’hui sur cette pratique qui, loin de disparaître, est plus que jamais nécessaire à l’exercice communicationnel du pouvoir politique ?

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Tiphaine Zetlaoui : Quel est votre parcours professionnel ?

Stéphane Daniel : Contre ma volonté, j’ai dû arrêter mes études mais dès que j’en ai eu la possibilité, j’ai raccroché le train de la formation, obtenu un diplôme de journaliste et me suis lancé dans ce métier. Je voulais être journaliste depuis longtemps. J’ai commencé dans la presse quotidienne régionale, j’ai ensuite travaillé à la télévision, puis pour la presse nationale, toujours en tant que précaire, pigiste ou en CDD. Au bout de tout ça, si je résume, j’ai pu faire quelques enquêtes fouillées, notamment pour Le Monde Diplomatique, mais ça n’a jamais compensé l’ordinaire de mon travail où, particulièrement en télévision, on ne fait que survoler les choses et fabriquer un produit très standardisé. À l’école de journalisme, j’ai suivi les cours d’un enseignant très proche de Pierre Bourdieu. C’est là que j’ai découvert la sociologie, en particulier la sociologie des médias. Aussitôt sorti de l’école, j’ai intégré un groupe de réflexion sur les pratiques journalistiques dont cet enseignant était l’animateur. J’ai donc toujours eu une distance critique par rapport à mon métier.

T.Z. : C’est pour vous mettre au service d’un élu que vous avez arrêté le journalisme ?

S.D : Non. J’avais déjà fait un pas de côté pour m’éloigner du journalisme. Après un master en communication, j’ai été embauché dans une agence de communication publique qui travaillait notamment pour des collectivités locales et c’est ensuite que j’ai intégré le cabinet d’un élu socialiste. C’était un élu en phase ascendante, jeune et auquel tout souriait. En me recrutant via son directeur de cabinet, il entendait donner plus de force et d’envergure à une carrière prometteuse. Mon titre officiel était « collaborateur de cabinet ». Cette dénomination cache de multiples fonctions. Mon rôle consistait essentiellement à rédiger ses discours, son blog, à lui donner des points d’appui pour répondre aux interviews des journalistes, à être en quelque sorte une boîte à idées. Je pense que j’ai été recruté aussi parce qu’on considérait que j’avais une certaine culture, une certaine surface intellectuelle. Toujours est-il que j’ai été le nègre de cet élu pendant 5 ans.

T.Z. : Pouvez-vous donner davantage de précisions sur ce travail de « collaboration » ? Voyiez-vous souvent l’élu ?

S.D : En tant que collaborateur de cabinet, j’assistais à la réunion hebdomadaire qui se déroulait au cabinet du maire et à laquelle participait la chef de cabinet, son assistante à la communauté urbaine puisqu’il avait, entre autres, une fonction de premier plan à la communauté urbaine. Il s’agissait là d’organiser l’agenda de l’élu. Cela me permettait de savoir à quelles manifestations il allait participer et de savoir s’il fallait préparer un discours,  ou une simple fiche. C’était également l’occasion de voir avec le directeur de cabinet où j’allais pouvoir m’abreuver en informations et trouver les personnes ressources, parce qu’il y a des sujets techniques qui ne s’inventent pas. Mes sujets allaient de l’inauguration d’une crèche en passant par les discours patriotiques, le lancement d’une pépinière d’entreprises… Je touchais à tout, j’écrivais sur tout.

T.Z. : Jusqu’à quel point l’élu participait-il à ce travail d’écriture? Était-il seulement receveur ou apportait-il du matériau ?

S.D : Je voyais l’élu une fois par semaine, en général très tôt le matin, pendant 15 à 30 minutes. Cela est à la fois peu et beaucoup si l’on considère que cet élu cumulard était très, très occupé. Pour certains discours importants, je lui demandais quel était son point de vue, ce qu’il comptait mettre en avant, je prenais quelques notes, et à partir de là, j’essayais de coller à sa pensée, à ses souhaits. Ce moment était aussi l’occasion de lui demander quels sujets d’actualité il voulait voir commenter sur son blog.

T.Z. : Y a-t-il des règles déontologiques à respecter, des limites qu’on doit se donner quand on est dans l’ombre ?

S.D : La règle est claire : on est un « nègre ». Les Anglo-Saxons appellent ça « ghostwriter ». On est dans l’ombre, point. Si on veut être dans la lumière, ce n’est pas le bon job. J’ai une anecdote parlante à ce sujet. Un journaliste de la presse régionale avait remarqué que depuis un petit moment les discours avaient, disons plus d’allure. A l’occasion d’une intervention du maire sur la laïcité, c’est un sujet que je connais bien, il interroge un directeur de service de la Ville présent dans l’assistance. Celui-ci vend la mèche et révèle que le maire a recruté une plume. Le journaliste se rapproche de l’attachée presse et lui dit qu’il aimerait faire un sujet sur ce bonhomme. L’attachée relaye la demande auprès du cabinet qui donne son feu vert pour une interview. Mais la consigne qui m’a été donnée par le directeur de cabinet était la suivante : le maire ne tient pas à ce que l’on sache que ses discours sont écrits par un autre. Il fallait que je dise qu’il s’agissait d’une « co-production ». C’est ce que j’ai effectivement dit.

T.Z. : Cela ne vous dérange pas de participer à cette supercherie, celle qui consiste à faire croire aux gens que c’est le maire qui porte ce message alors que c’est quelqu’un qui est derrière lui ?

S.D : Je dois dire qu’à ce niveau, ça ne m’a jamais gêné. C’est un job où il faut abandonner tout amour propre, en tout cas tant qu’on peut. Ce qui a pu me gêner, ce qui a d’ailleurs contribué à mon départ, c’est de me retrouver complice de la duplicité. C’est-à-dire de discours où l’on proclame des grands principes, on fixe les lignes rouges à ne jamais franchir alors qu’en coulisse on fait bon marché de ces principes parce que les réalités électorales prennent le dessus. Il y a certains sujets, je pense par exemple au communautarisme, où les mots ne peuvent pas être dévoyés parce qu’il y a danger.

T.Z.: L’élu vivait-il bien cette relation ? N’y avait-il pas de jalousie ? Car le nègre est aussi révélateur de l’impuissance de l’autre…

S.D : Tout à fait. J’ai forcément été amené à m’interroger parce que c’est un travail qui a sa part de schizophrénie. Je me suis aussi demandé ce qui se jouait, et comment, dans cette relation. Est-ce que je suis simplement le jouet d’un élu qui m’utilise pour se faire mousser ?  Qui domine qui ? Mon quotidien, c’est d’être cantonné à un bureau face à un écran d’ordinateur parce que je suis celui qu’on ne montre pas. J’ai donc interrogé cette relation pour tenter de cerner ce qu’elle pouvait avoir de toxique en partant du mot « nègre ». Je suis notamment tombé sur une analyse de Faulkner très éclairante[1]. Chez Faulkner, le nègre se retrouve à supporter régulièrement les accès de furie du maître blanc, parce qu’il se retrouve – comme le « nègre littéraire » – en position de témoin silencieux d’une lacune, d’un manque irrémédiable de l’élu. Ma présence lui signifie : « Si je suis là, c’est parce qu’il y a des choses que tu ne sais pas faire ». Effectivement, c’est une relation difficile, et on peut comprendre que le maître, pour revenir à Faulkner, soit agacé par la présence du nègre. Il agace parce que, d’abord, il est le détenteur d’un secret et en plus il renvoie à l’autre que s’il est à l’aise à l’oral, il cale face à l’écrit. La nouvelle génération d’hommes politiques a contre elle, dans l’ensemble, de ne pas bien maîtriser l’écrit. De Gaulle, Chevènement, Pompidou, auteur d’une anthologie magistrale sur la poésie et aussi Mitterrand ont pratiquement les derniers représentants d’une espèce qui s’est pratiquement éteinte à la fin du XXème siècle. Cet élu avait quand même l’honnêteté, de temps à autres, de me dire que tel discours avait bien fonctionné. Il m’arrivait aussi de recevoir un texto du directeur de cabinet qui me félicitait.

T.Z : Aujourd’hui, le terme de nègre est contesté et il y a même une pétition pour le remplacer. Avant le XVIIIe siècle, on parlait de « plume » ou de « prête-plume », ce qui est quand même moins péjoratif, car avoir une plume est une qualité, alors que le mot « nègre » ne met pas en avant la qualité littéraire de celui qui écrit.

S.D. : Je pense que les promoteurs de cette pétition font complètement fausse route. Qu’est-ce qu’un nègre ? C’est la figure archétypale de l’exploité. C’est celui qui sue sang et eau pour un autre ou qui a le génie mais qui ne sera jamais reconnu comme tel. Parler de nègre, c’est insister sur l’injustice d’une situation. On pourrait d’ailleurs revenir encore à Faulkner et les nègres besogneux, misérables et martyrisés par les blancs propriétaires de champs de coton. Les Noirs ont inventé le jazz et beaucoup de Blancs l’ont pillé et se le sont appropriés. Chuck Berry peut être considéré avec John Lee Hooker et quelques autres – tous noirs – comme l’inventeur du rock’n’roll.  N’empêche que ce sont des Blancs, les Rolling Stones, qui sont à la tête d’une multinationale du spectacle dont l’inspiration musicale doit tout à des Noirs. Alors cette pétition dont je ne connaissais pas l’existence ça ressemble à un faux-combat, un contresens dans lequel s’égarent ceux qui veulent voir de la discrimination partout.

T.Z : Ça pose aujourd’hui un problème éthique parce que ça signifie que s’il y a des nègres, il y aurait des esclavagistes.

S.D : Je ne sais pas si le problème est éthique. L’expression n’est pas à prendre au pied de la lettre. Une fois encore, c’est un symbole. C’est une figure archétypale. C’est vrai que les Anglo-Saxons, avec « ghostwriter », ont tendance à insister sur le côté occulte. C’est celui qui est dans l’ombre, qu’on ne voit pas. Porter un regard psychologique ou psychanalytique sur cette expression serait d’ailleurs intéressant car le fantôme hante les nuits, il vient peut-être réveiller la mauvaise conscience de l’imposteur en disant : « Ce n’est pas toi qui écrit tes discours ». Cela dit, « nègre » d’un élu au quotidien, ça n’a qu’un rapport lointain avec les champs de coton…  Mais c’est vrai, ça a un aspect très abrutissant à la longue. À l’époque, je disais que ce boulot me desséchait.

T.Z. : Je pense qu’il y a un problème de reconnaissance. Quand on sait que Dumas avait recours à des « nègres », qu’il est entré au Panthéon et qu’on n’a pas donné de reconnaissance à celui qui était son « nègre » principal, c’est quand même dommageable.

S.D : Je suis d’accord sauf que Dumas a fait œuvre littéraire. Pour moi, de manière beaucoup plus modeste, il s’agissait de placer des mots dans la bouche d’un homme politique. Je ne réclame pas de reconnaissance publique. La reconnaissance tenait dans la paye de fin de mois.

T.Z. : Quelle est la différence entre conseiller et « nègre » ?

S.D : Le « nègre » écrit, le conseiller non, ou beaucoup moins. Le conseiller peut faire des notes, il oriente la politique. Le nègre est là pour produire des écrits qui seront repris par l’élu, le politicien.

T.Z.: Le rapport à l’écrit est donc capital. C’est pour ça qu’on parle aussi de plume, de prête-plume ?

S.D. : Tout à fait. Il faut rappeler, pour ceux qui en douteraient, qu’écrire n’est pas tout à fait une activité comme une autre et que, même pour un journaliste expérimenté, cela passe par des moments difficiles : on pioche, ça ne vient pas, on efface, on recommence… Combien de fois on m’a dit : « Pour toi c’est facile ». Et bien non, rien de facile, à part des petites bricoles qu’on arrive à faire du bout du stylo avec l’habitude. Pour produire quelque chose d’intéressant, la seule recette que j’ai trouvée consiste à s’impliquer, à s’engager, à mettre une part de soi. Ecrire est rarement un acte gratuit. Ca coûte.

T.Z. : Tony Schwartz, le « nègre » de Donald Trump, dans une interview au New Yorker le 25 juillet 2016, qu’un nègre est capable de « mettre du rouge à lèvres à un cochon », autrement dit de convaincre par l’habillage, ce qu’il fit d’après lui avec Trump. Il regrette d’ailleurs d’avoir fait cela, il a eu des mots très durs envers Donald Trump en le traitant de « sociopathe ».

S.D : Si Trump n’avait pas eu la capacité d’incarner un candidat crédible à la présidence américaine, le rouge à lèvres n’aurait de toute façon servi à rien. Ce Schwartz est très prétentieux. Je veux bien croire qu’il a contribué au succès de Trump, mais là, il a l’air de dire qu’il l’a fabriqué de toutes pièces. Le rouge à lèvres, c’est du maquillage, et le maquillage, ça tient une journée.

[1] https://www.cairn.info/revue-libres-cahiers-pour-la-psychanalyse-2000-1-page-13.htm