N°1 | Le canard enchaîné : l’information mise en scène

 

Le canard enchaîné : l’information mise en scène , Didier HALLOY

Paris, l’Harmattan, coll. Questions contemporaines, série « Questions de communication », 2016, 291 pages

 

 

Le canard enchaîné : l’information mise en scène est un ouvrage de Didier Halloy édité chez l’Harmattan dans la collection Questions contemporaines, série « Questions de communication », dirigée par Bruno Péquignot. Le Canard est une institution française bien connue, particulièrement originale dans notre paysage médiatique. Depuis un siècle, aucune annonce publicitaire ne figure au sein de l’hebdomadaire du mercredi, propriété de ses journalistes, à l’indépendance jalouse et maintes fois réaffirmée. Le Canard refuse également de paraître et d’exister sur internet, même s’il a acheté les noms de sites qui pourraient prêter à confusion. Il n’est pas sur les réseaux sociaux. Le titre judicieux de l’ouvrage, l’information mise en scène renvoie bien à cette réalité singulière, appréciée de ses lecteurs : le Canard avance démasqué. Il affiche ouvertement sa verve satirique, par son sous-titre d’abord : « Journal satirique paraissant le mercredi » et sa devise en haut de la dernière page, sous le rappel du titre : « la liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas. ».

Faire du Canard l’objet d’une investigation universitaire soigneuse est délicat. L’objet reste rétif à toute approche, il ridiculise aussi bien les savants, les clercs que les politiques. Sa position singulière dans l’espace médiatique français, européen voire mondial limite la possibilité de comparaisons éclairantes. Néanmoins, sa réussite exemplaire et sa longévité méritaient bien un travail documenté, sérieux et rigoureux. Didier Halloy remplit parfaitement ce contrat en circonscrivant scrupuleusement son approche et son propos. Le Canard est ainsi surtout étudié pendant l’année 2010 et son histoire, bien entendu évoquée par l’auteur à de nombreuses reprises, n’est utilisée que pour saisir les enjeux actuels qui se posent à l’équipe rédactionnelle du Volatile. Les entretiens avec les journalistes sont judicieusement utilisés afin d’éclairer un peu plus une analyse précise et claire. Didier Halloy nous offre donc un ouvrage très universitaire qui vise à répondre à la question du paradoxe constitutif de la réussite de ce journal : informer sérieusement, et même très rigoureusement, tout en se moquant sans jamais insulter. Il y a là, évidemment, matière à réflexion et analyse.

 

 

La première partie, (pp. 15-82) présente le Canard enchaîné dans l’espace public. Didier Halloy explique ainsi la place singulière du Volatile, d’abord par rapport à l’ensemble de la presse française de 2010 (pp. 15-45), puis dans l’espace public plus général conçu dans la tradition fondée par Habermas (pp. 46-59) et enfin sur son contenu propre (pp. 60-80). Ses comptes sont stables et consolidés, une exception dans la presse française ; il ne fait pas appel à la photographie mais au dessin satirique ; il a toujours refusé les annonces publicitaires ; sa régularité formelle et de contenu traverse les décennies. Didier Halloy peut ainsi conclure, avec la rédaction du journal, qu’il s’agit d’un journalisme de « niche ». Ce journal est éminemment singulier : « Il a donc non seulement un modèle économique à part, mais une mise en scène de l’information qui se caractérise par une grande régularité historique, formelle ou discursive. » (p. 82)

 

La deuxième partie, (pp. 83-194) s’attache à explorer la « mécanique satirique » du journal. Revendiquée dès son sous-titre et dès sa création, elle fait l’objet d’une analyse littéraire d’abord, en l’isolant des autres registres humoristiques (pp. 83-100). Didier Halloy dégage ainsi, au-delà du procédé d’écriture, une manière de voir, d’analyser et de vivre le monde qui permet une complicité forte entre le journal et ses lecteurs. L’adhésion du lecteur n’est pas seulement fondée sur une communauté de vues générales, comme c’est souvent le cas pour la presse écrite française, mais sur une distanciation ironique face à la « marche des affaires ». De ce fait, le sous-entendu et le clin d’œil sont une des marques du journal, qui le singularisent face aux définitions traditionnelles d’une presse qui devrait « éclairer l’actualité ». Par la satire, le Canard montre la complexité et les jeux d’obscurité. Le lecteur, lui, suit cette verve qu’il apprécie ou partage. L’analyse des principes de fonctionnement de l’écriture satirique (pp. 101-129) puis de la mécanique satirique à l’œuvre en 2010 (pp. 130-146) accentue les traits indiqués précédemment. L’utilisation de la satire renvoie à un contrat clair entre le lecteur et le journal, qui permet des formes de co-construction de la compréhension de l’actualité. Les récurrences, en particulier autour de la critique de Nicolas Sarkozy, permettent de structurer ce jeu et de parler de « mise en scène », selon le titre de l’ouvrage. Surtout, le plaisir de la lecture et de l’écriture sont judicieusement mis en avant (pages 128 à 130). Pour le fervent caneton qui écrit cette recension, le jeu intellectuel proposé par la stimulante écriture du Canard ne peut être négligé. Les références culturelles, les allusions et les jeux de mots constituent un ensemble de méandres dans lesquelles il peut être délicieux de s’égarer. Mais cela ne doit pas oblitérer que, d’un autre point de vue, la satire inclut d’authentiques stratégies d’argumentation (pp. 147-192) qui permettent de distinguer la ligne éditoriale du journal, son inscription dans l’actualité, ses choix de mise en page…

 

Le jeu démocratique dans lequel s’inscrit le Canard fait l’objet de la troisième et dernière partie (pp. 195-278). De fait, l’analyse des positionnements du journal en ce qui concerne la présence et l’utilisation du secret dans l’espace public permet de montrer les limites de la satire. En effet, l’éthique et la déontologie du journal, maintes fois répétées dans les éditoriaux et les articles, ne souffre pas d’exception : l’investigation doit parvenir à des preuves qui permettent la révélation d’affaires authentiques (pp. 195-223). Le scandale (pp. 204-212), conséquence sociale de la révélation, ne peut ainsi être imputé au journaliste. L’investigation et le dévoilement d’une affaire est généralement justifiée et explicitée au lecteur par des « métadiscours » où le journaliste, le rédacteur en chef ou l’éditorialiste expliquent au lecteur leur position (224-248). La grande question de la protection des sources, indispensable au Canard pour pouvoir continuer ses révélations, est ainsi abondamment traitée au fil des numéros. On peut regretter ici que Didier Halloy, prisonnier de sa chronologie, ne mentionne pas les arguments et les luttes du Volatile autour des projets de lois visant à restreindre la protection du secret des sources. Le Canard propose donc un travail d’un type original où l’engagement n’est pas partisan mais se veut critique (pp. 249-278). Le journal entend décrypter la réalité tout en acceptant que cette dernière soit cryptée et en usant lui-même d’une forme de cryptage littéraire. Au final, « le discours satirique du Canard enchaîné prétend donc mettre en œuvre un véritable décryptage de la langue de bois et de la séduction politique. » Dans le même temps, il propose une posture au lecteur qui va amener ce dernier à mettre en action son esprit critique au quotidien : « il construit un autre circuit d’élaboration, puis de restitution de l’information. Il met en place une forme de médiation, au service du lecteur. Le Canard enchaîné est un intermédiaire qui cherche à donner du sens à ce qui est caché, il initie une dynamique de mise en compréhension […] » (p. 277).

 

Ainsi, Didier Halloy nous décrit judicieusement le Canard enchaîné dans sa capacité à déranger, à secouer l’ordre établi et les fausses évidences des préjugés. Il est bien un exercice de pédagogie qui raconte une histoire. Le registre satirique sert précisément à trouver une distance qui permet de remettre en cause les postures avantageuses et les discours lénifiants afin de faire place à la nécessaire lucidité (conclusion générale, pp. 279-285). L’humour, ici, est le scalpel du journaliste.

 

Cet ouvrage universitaire atteint son but. Il nous présente cet hebdomadaire singulier et nous éclaire sur les principes et les ressorts de son fonctionnement. Didier Halloy produit donc un ouvrage utile pour comprendre la réussite de l’irritant hebdomadaire. Son objet d’étude n’a pas perdu de sa pertinence ni de son actualité puisque le journal est encore coupable récemment d’avoir fait perdre une élection présidentielle « immanquable » à un favori. Une dernière critique à cet utile ouvrage nous semble nécessaire. Le cadre chronologique rigoureux de l’étude, indispensable dans un travail universitaire, mérite une plus grande souplesse dans un ouvrage qui la présente. Nous rejoignons ainsi la critique du Canard lui-même, plaisamment rapportée par l’auteur page 93. Ayant appris l’intérêt des milieux universitaire à son égard, le Volatile ne peut s’empêcher de publier un article où il brocarde la pente naturelle au « jargon universitaire ». Didier Halloy cherche en partie à éviter ce reproche. Toutefois, il refuse la vulgarisation et entend rester dans le camp universitaire, où se situent d’ailleurs l’éditeur et la collection qui le publient. Cela reste néanmoins une limite pesante. A l’ouvrage universitaire aride, qui administre la preuve scientifique et n’est pas là pour rigoler, ne faudrait-il pas adjoindre un ouvrage plus vulgarisé afin de faire comprendre au grand public l’immense intérêt d’une posture journalistique qui veut « un décryptage synthétique et moqueur » de l’actualité en assumant de « dire des choses sérieuses sans se prendre au sérieux » (p. 285) ?

 

Jérôme Roudier

MCC, université catholique de Lille, F-59000

Jerome.roudier@univ-catholille.fr

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