Pourquoi l’Amérique nous espionne ? , de Olivier Chopin

Pourquoi l’Amérique nous espionne ? Olivier CHOPIN

Éd. Hikari, coll. Enquête d’ailleurs, 2014.

Pourquoi l’Amérique nous espionne ? C’est certainement parce que cette question taraude, depuis l’affaire Snowden, un certain nombre de citoyens français qu’Olivier Chopin en a fait l’objet et l’intitulé de son essai. Il faut dire que la collection qu’il dirige, « Enquête d’ailleurs », invite les auteurs à s’intéresser à un sujet de société contemporaine et à formuler un titre sous forme de question. Les auteurs s’appliquent alors à répondre à leur interrogation par le biais de chapitres dont chaque intitulé est introduit par un percutant « Parce que ».

L’auteur, spécialiste en France du renseignement, mène dans le va-et-vient de ce jeu explicite de question-réponses une réflexion plutôt poussée et pour le moins dense sur la manière dont les Etats-Unis mettent en œuvre actuellement et par le passé des moyens à la fois organisationnels, humains, logistiques et technologiques pour espionner les faits et gestes électroniques de leur population aussi bien que celle de tous les États du Globe.

Olivier Chopin présente un ensemble d’actions politico-stratégiques des plus complexes. L’étendue des services et des programmes de renseignement est telle que l’on se demande si les responsables de ce dispositif ont une réelle visibilité sur leurs agissements, sans parler du passage au crible des masses de données récoltées quotidiennement sur les réseaux numériques internationaux. L’auteur rend à cet égard très bien compte et ce, malgré l’analyse sommaire que le format de cette collection exige, du faramineux imbroglio méandreux dans lequel les services de renseignements baignent depuis l’origine de la cryptographie, technique notamment apparue pendant la Seconde Guerre mondiale avec le programme de déchiffrage des communications allemandes qui circulaient de manière codée par le biais de la machine Enigma.

Pour donner des éléments de réponse à la question qu’il pose, Olivier Chopin présente les grandes lignes de l’histoire de l’espionnage technologique américain. En revenant sur les périodes marquées par les guerres Mondiale et Froide, l’auteur nous renseigne ici sur la manière dont le secret s’est adossé aux feintes et nous donne quelques pistes de réflexion sur les ruses et les stratagèmes employés par les services secrets américains pour combattre l’adversaire. Cet historique permet de faire prendre conscience au lecteur notamment néophyte à quel point les contextes de guerres, surtout extrêmes, légitiment l’existence de pratiques d’espionnage et de contre-espionnage. Les populations ont en ce sens à travers les décennies intériorisé et accepté le fait que les autorités qui les représentaient agissaient dans la plus totale opacité au nom d’une Raison d’Etat qui était censée défendre leurs intérêts. Comme l’auteur le souligne dans le titre du chapitre 2 « Parce que jusqu’à maintenant, tout le monde s’en fichait. » (p. 27) et rajouterons-nous « trouvait cela normal. » Olivier Chopin explique ainsi que malgré le fait que certains programmes de surveillance aient été assumés publiquement par les États et que l’existence de services comme la CIA soit officielle, l’indifférence des médias et des citoyens américains voire étrangers était telle qu’elle entravait la possibilité à toute forme de polémique d’apparaître au sein des espaces publics des Etats-Nations. La situation aurait donc changé depuis quelques années car si les guerres et les combats idéologiques mondiaux n’ont pas disparu, notamment avec la constitution d’un Etat radical islamiste, la légitimité des actes d’espionnage ne coule aujourd’hui plus de source. Et c’est donc à juste titre que l’auteur s’interroge sur cet état de fait : « la bonne question est de se demander pourquoi, cette fois-ci, le même problème fait scandale et ne semble pas près de tomber dans l’indifférence ? » (p. 33). Il est dommage que l’auteur réponde trop implicitement à son interrogation alors qu’elle constitue un matériau de réflexion indéniablement intéressant et fécond d’un point de vue éthique et sociologique.

En filigrane, l’analyse d’Olivier Chopin nous invite à réfléchir sur la manière dont des scandales sont médiatisés et impactent l’opinion publique. Sans pour autant dénigrer la démarche et les révélations du lanceur d’alerte Edward Snowden, l’auteur nous renseigne sur ce que la tournure médiatique de cette affaire n’a en fait pas dévoilé au niveau des intentions et des motivations qui poussent les Américains à s’introduire dans nos vies privées. L’auteur nous explique que si les Américains semblent avoir été trop loin dans leurs agissements après les attentats de 2001 (loi « Patriot Act », NSA…), ils ne sont pas les seuls à opérer dans ce sens. Non seulement chaque pays épie l’autre – la Chine, la Russie et l’Inde ne sont en ce sens pas à négliger – mais la France elle-même a de très bons services de renseignements nous explique l’auteur, à la différence que ses moyens sont plus modestes. Ainsi, l’Etat français aurait tout intérêt, malgré les risques d’intrusion que cela suppose, à ce que l’État fédéral américain investisse dans l’espionnage étant donné que les services de renseignement français dépendent, de la qualité des renseignements américains pour mener à bien leur mission, notamment de lutte contre le terrorisme. Les propos de l’auteur ont le mérite de servir une vision nettement moins simplificatrice que celle adoptée par la plupart des médias français qui ont tendance à diaboliser l’Amérique. L’ouvrage rend ainsi compte par ce jeu de question-réponses d’une réalité fort ambivalente. De toute évidence, cet essai a été écrit avec une certaine liberté de ton et de pensée malgré le contraignant cadre qu’exige le format du « Pourquoi-Parce que » entravant la possibilité de construire tout à fait librement son raisonnement.

Par Tiphaine Zetlaoui
MCC, université catholique de Lille, F-59000
tiphaine.zetlaoui@univ-catholille.fr

Le canard enchaîné : l’information mise en scène, de Didier Halloy

Le canard enchaîné : l’information mise en scène , Didier HALLOY

Paris, l’Harmattan, coll. Questions contemporaines, série « Questions de communication », 2016, 291 pages

Le canard enchaîné : l’information mise en scène est un ouvrage de Didier Halloy édité chez l’Harmattan dans la collection Questions contemporaines, série « Questions de communication », dirigée par Bruno Péquignot. Le Canard est une institution française bien connue, particulièrement originale dans notre paysage médiatique. Depuis un siècle, aucune annonce publicitaire ne figure au sein de l’hebdomadaire du mercredi, propriété de ses journalistes, à l’indépendance jalouse et maintes fois réaffirmée. Le Canard refuse également de paraître et d’exister sur internet, même s’il a acheté les noms de sites qui pourraient prêter à confusion. Il n’est pas sur les réseaux sociaux. Le titre judicieux de l’ouvrage, l’information mise en scène renvoie bien à cette réalité singulière, appréciée de ses lecteurs : le Canard avance démasqué. Il affiche ouvertement sa verve satirique, par son sous-titre d’abord : « Journal satirique paraissant le mercredi » et sa devise en haut de la dernière page, sous le rappel du titre : « la liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas. ».

Faire du Canard l’objet d’une investigation universitaire soigneuse est délicat. L’objet reste rétif à toute approche, il ridiculise aussi bien les savants, les clercs que les politiques. Sa position singulière dans l’espace médiatique français, européen voire mondial limite la possibilité de comparaisons éclairantes. Néanmoins, sa réussite exemplaire et sa longévité méritaient bien un travail documenté, sérieux et rigoureux. Didier Halloy remplit parfaitement ce contrat en circonscrivant scrupuleusement son approche et son propos. Le Canard est ainsi surtout étudié pendant l’année 2010 et son histoire, bien entendu évoquée par l’auteur à de nombreuses reprises, n’est utilisée que pour saisir les enjeux actuels qui se posent à l’équipe rédactionnelle du Volatile. Les entretiens avec les journalistes sont judicieusement utilisés afin d’éclairer un peu plus une analyse précise et claire. Didier Halloy nous offre donc un ouvrage très universitaire qui vise à répondre à la question du paradoxe constitutif de la réussite de ce journal : informer sérieusement, et même très rigoureusement, tout en se moquant sans jamais insulter. Il y a là, évidemment, matière à réflexion et analyse.

La première partie, (pp. 15-82) présente le Canard enchaîné dans l’espace public. Didier Halloy explique ainsi la place singulière du Volatile, d’abord par rapport à l’ensemble de la presse française de 2010 (pp. 15-45), puis dans l’espace public plus général conçu dans la tradition fondée par Habermas (pp. 46-59) et enfin sur son contenu propre (pp. 60-80). Ses comptes sont stables et consolidés, une exception dans la presse française ; il ne fait pas appel à la photographie mais au dessin satirique ; il a toujours refusé les annonces publicitaires ; sa régularité formelle et de contenu traverse les décennies. Didier Halloy peut ainsi conclure, avec la rédaction du journal, qu’il s’agit d’un journalisme de « niche ». Ce journal est éminemment singulier : « Il a donc non seulement un modèle économique à part, mais une mise en scène de l’information qui se caractérise par une grande régularité historique, formelle ou discursive. » (p. 82)

La deuxième partie, (pp. 83-194) s’attache à explorer la « mécanique satirique » du journal. Revendiquée dès son sous-titre et dès sa création, elle fait l’objet d’une analyse littéraire d’abord, en l’isolant des autres registres humoristiques (pp. 83-100). Didier Halloy dégage ainsi, au-delà du procédé d’écriture, une manière de voir, d’analyser et de vivre le monde qui permet une complicité forte entre le journal et ses lecteurs. L’adhésion du lecteur n’est pas seulement fondée sur une communauté de vues générales, comme c’est souvent le cas pour la presse écrite française, mais sur une distanciation ironique face à la « marche des affaires ». De ce fait, le sous-entendu et le clin d’œil sont une des marques du journal, qui le singularisent face aux définitions traditionnelles d’une presse qui devrait « éclairer l’actualité ». Par la satire, le Canard montre la complexité et les jeux d’obscurité. Le lecteur, lui, suit cette verve qu’il apprécie ou partage. L’analyse des principes de fonctionnement de l’écriture satirique (pp. 101-129) puis de la mécanique satirique à l’œuvre en 2010 (pp. 130-146) accentue les traits indiqués précédemment. L’utilisation de la satire renvoie à un contrat clair entre le lecteur et le journal, qui permet des formes de co-construction de la compréhension de l’actualité. Les récurrences, en particulier autour de la critique de Nicolas Sarkozy, permettent de structurer ce jeu et de parler de « mise en scène », selon le titre de l’ouvrage. Surtout, le plaisir de la lecture et de l’écriture sont judicieusement mis en avant (pages 128 à 130). Pour le fervent caneton qui écrit cette recension, le jeu intellectuel proposé par la stimulante écriture du Canard ne peut être négligé. Les références culturelles, les allusions et les jeux de mots constituent un ensemble de méandres dans lesquelles il peut être délicieux de s’égarer. Mais cela ne doit pas oblitérer que, d’un autre point de vue, la satire inclut d’authentiques stratégies d’argumentation (pp. 147-192) qui permettent de distinguer la ligne éditoriale du journal, son inscription dans l’actualité, ses choix de mise en page…

Le jeu démocratique dans lequel s’inscrit le Canard fait l’objet de la troisième et dernière partie (pp. 195-278). De fait, l’analyse des positionnements du journal en ce qui concerne la présence et l’utilisation du secret dans l’espace public permet de montrer les limites de la satire. En effet, l’éthique et la déontologie du journal, maintes fois répétées dans les éditoriaux et les articles, ne souffre pas d’exception : l’investigation doit parvenir à des preuves qui permettent la révélation d’affaires authentiques (pp. 195-223). Le scandale (pp. 204-212), conséquence sociale de la révélation, ne peut ainsi être imputé au journaliste. L’investigation et le dévoilement d’une affaire est généralement justifiée et explicitée au lecteur par des « métadiscours » où le journaliste, le rédacteur en chef ou l’éditorialiste expliquent au lecteur leur position (224-248). La grande question de la protection des sources, indispensable au Canard pour pouvoir continuer ses révélations, est ainsi abondamment traitée au fil des numéros. On peut regretter ici que Didier Halloy, prisonnier de sa chronologie, ne mentionne pas les arguments et les luttes du Volatile autour des projets de lois visant à restreindre la protection du secret des sources. Le Canard propose donc un travail d’un type original où l’engagement n’est pas partisan mais se veut critique (pp. 249-278). Le journal entend décrypter la réalité tout en acceptant que cette dernière soit cryptée et en usant lui-même d’une forme de cryptage littéraire. Au final, « le discours satirique du Canard enchaîné prétend donc mettre en œuvre un véritable décryptage de la langue de bois et de la séduction politique. » Dans le même temps, il propose une posture au lecteur qui va amener ce dernier à mettre en action son esprit critique au quotidien : « il construit un autre circuit d’élaboration, puis de restitution de l’information. Il met en place une forme de médiation, au service du lecteur. Le Canard enchaîné est un intermédiaire qui cherche à donner du sens à ce qui est caché, il initie une dynamique de mise en compréhension […] » (p. 277).

Ainsi, Didier Halloy nous décrit judicieusement le Canard enchaîné dans sa capacité à déranger, à secouer l’ordre établi et les fausses évidences des préjugés. Il est bien un exercice de pédagogie qui raconte une histoire. Le registre satirique sert précisément à trouver une distance qui permet de remettre en cause les postures avantageuses et les discours lénifiants afin de faire place à la nécessaire lucidité (conclusion générale, pp. 279-285). L’humour, ici, est le scalpel du journaliste.

Cet ouvrage universitaire atteint son but. Il nous présente cet hebdomadaire singulier et nous éclaire sur les principes et les ressorts de son fonctionnement. Didier Halloy produit donc un ouvrage utile pour comprendre la réussite de l’irritant hebdomadaire. Son objet d’étude n’a pas perdu de sa pertinence ni de son actualité puisque le journal est encore coupable récemment d’avoir fait perdre une élection présidentielle « immanquable » à un favori. Une dernière critique à cet utile ouvrage nous semble nécessaire. Le cadre chronologique rigoureux de l’étude, indispensable dans un travail universitaire, mérite une plus grande souplesse dans un ouvrage qui la présente. Nous rejoignons ainsi la critique du Canard lui-même, plaisamment rapportée par l’auteur page 93. Ayant appris l’intérêt des milieux universitaire à son égard, le Volatile ne peut s’empêcher de publier un article où il brocarde la pente naturelle au « jargon universitaire ». Didier Halloy cherche en partie à éviter ce reproche. Toutefois, il refuse la vulgarisation et entend rester dans le camp universitaire, où se situent d’ailleurs l’éditeur et la collection qui le publient. Cela reste néanmoins une limite pesante. A l’ouvrage universitaire aride, qui administre la preuve scientifique et n’est pas là pour rigoler, ne faudrait-il pas adjoindre un ouvrage plus vulgarisé afin de faire comprendre au grand public l’immense intérêt d’une posture journalistique qui veut « un décryptage synthétique et moqueur » de l’actualité en assumant de « dire des choses sérieuses sans se prendre au sérieux » (p. 285) ?

Jérôme Roudier

MCC, université catholique de Lille, F-59000

Jerome.roudier@univ-catholille.fr

Réalités virtuelles, réalités réelles ?

 

Lille – Hub Université Catholique Internationale – Novembre 2039

 

Quel progrès dans l’enseignement depuis les années 20 ! En tant que formateur multiplateformes, multi-pays, je suis toujours étonné des approches novatrices initiées par l’UCL depuis ces deux dernières décennies. Le bon vieux temps des salles de classes avec vidéo-projecteurs est révolu.

 Aujourd’hui ce sont des plateaux et des espaces de co-working sur lesquels les étudiants de toutes nationalités peuvent se transporter de monde à monde grâce à la réalité virtuelle. Le matin, un cours donné dans une université américaine, l’après-midi dans une université à Shanghai par le biais de la réalité virtuelle.

 

Les langues n’existent plus. L’intelligence artificielle intervient en temps réel sur les traductions. On peut donc ainsi se balader avec des lunettes de réalité virtuelle sur un campus étranger sans avoir besoin de connaitre la langue locale. On peut discuter en toutes langues avec des ressortissants de tous pays sans la moindre difficulté. Les cours peuvent être suivis également en groupe de plusieurs millions de personnes réparties sur l’ensemble de la planète. La version Massive Open Online Course – des cours massifs en ligne pour tous – à la puissance 100 !

 

Les campus sont gigantesques et on se déplace avec des salons volants à quelques dizaines de centimètres du sol, les voitures ayant disparu. Le clonage par hologramme initié par Jean-Luc Mélenchon dans sa campagne politique de 2017 s’est développé au fil des décennies et un étudiant peut désormais être présent sur plusieurs lieux à la fois. L’intelligence artificielle gère dans ce cas toutes les informations importantes afin de les transmettre in fine à l’étudiant Alpha.

 

Plus de TV, plus de tablettes, plus de smartphones, tout se gère à la voix. Les supports murs, tables, sols sont connectés et délivrent les informations voulues à la moindre requête. Les lunettes VR, légères et esthétiques, contrairement à leurs ancêtres casques, peuvent compléter les informations souhaitées.

 

Les examens et les questionnaires à choix multiples ont également disparu pour l’évaluation des connaissances. Des plateaux VR sont dédiés aux études de cas en liaison avec de véritables problématiques d’entreprise. Les connaissances et leur application dans le monde réel sont donc contrôlées en permanence.  Ces ateliers VR qui remplacent les stages et l’alternance sont une obligation pour les étudiants. Au moins quatre heures par jour sur l’ensemble de l’année. Ce qui fait que l’expérience acquise pour des missions réelles en entreprise est démultipliée.

 

Mais avec toute cette modernité, l’humain et le formateur que je suis est encore bien là, auprès des étudiants. Nous délivrons toujours du savoir et du savoir-faire, mais nous sommes devenus des coaches, des accompagnateurs dans les cursus universitaires. Un peu comme les cadres en entreprises, puisque les hiérarchies n’existent plus.

 

Assurément la réalité virtuelle a transformé complètement l’enseignement supérieur. Inimaginable encore voici deux décennies, c’est vraiment une passerelle entre le réel et le virtuel !

Réalité future ou cauchemar ?

 

Mais revenons un peu sur terre suite à cet épisode futuriste et cauchemardesque. Ce qui fait la saveur de nos métiers, chercheurs et professionnels, ce sont les relations humaines avec le monde étudiant. La transmission du savoir et du savoir-faire. J’ose encore espérer que si les technologies sont bien là et montantes, l’humain restera absolument au centre de nos activités de formation. Ce qui me rassure, ce sont les MOOC, très à la mode ces dernières années et qui sont finalement un véritable échec sur le plan pédagogique. Les plateformes numériques, elles aussi, se multiplient dans les écoles, mais peu d’entre-nous s’en servent régulièrement. Ces outils doivent nous accompagner, mais ne doivent pas à long terme nous remplacer, car là, est la véritable question pour notre avenir à tous.

 

Claude Richard, professionnel de la communication et du marketing à l’Université Catholique depuis 2006.

 

Enseignant en Marketing Culture Communication 1, 2 et 3 et dans les Masters Assistant International Trilingue et Communication d’influence.

Gilles Lévêque, A quoi sert la culture ? L’Harmattan, Coll. Pour Comprendre, 2019.

Ce livre inscrit sa problématique dans l’espace conflictuel qui oppose depuis quelques décennies le relativisme culturel à une culture de référence. Le relativisme culturel y est perçu comme dominant les scènes médiatique et académique ou comme une tendance contemporaine dont il s’agit de montrer les insuffisances et les contradictions.

C’est un livre de philosophe qui attache – contre une ingratitude historique et conceptuelle ambiante – ce que le débat doit aux configurations théoriques longues, ou aux contraintes épistémologiques universelles du discours vrai.

A quoi sert la culture ? de Gilles Lévêque, décrit la culture au sens d’une culture cultivée, consciente de soi en tant que culture, apte à s’interroger sur ses propres conditions d’émergence et dont la maîtrise permet le déploiement de compétences sociales spécifiques et efficaces dans le monde réel. La « promesse culturelle » est une puissance culturelle dans l’espace social et pour parler comme Baruch Spinoza et Gilles Lévêque, la compétence culturelle augmente notre puissance d’agir.

L’ouvrage énonce clairement dès le début ses attendus méthodologiques et son parti-pris philosophique, la rationalité méthodologique sera mise au service d’un humanisme de principe. S’ajoute à cela une profusion référentielle qui décrit fidèlement les positions typiques des débats sur la culture. Les déclinistes de l’effondrement culturel sont là, comme les optimistes du multiculturel, les sociologues qualitatifs comme la sociologie critique, les urbanistes de la ville créative et les historiens des politiques culturelles. Aucun n’est injustement ramené aux habituels clichés caricaturaux ; les adversaires ont droit à un procès équitable ce qui, en plus de la pertinence de l’argumentation sur la « fonction culturelle » donne au livre la dimension d’un tableau récapitulatif extrêmement utile à tous ceux qui, chercheurs, étudiants, acteurs culturels ou encore décideurs publics ont et auront à s’orienter dans ces problématiques interminables opposant culture de masse et grande culture, création et démocratisation, universalisme ou relativisme des valeurs et l’abîme théorique permanent du « tout se vaut ».

A cela Gilles Lévêque apporte non seulement des réponses attachées à la lecture scrupuleuse des textes, depuis l’antiquité grecque à la plus récente contemporanéité en passant par les Lumières, mais encore propose systématiquement des perspectives qui situent ces textes à l’horizon de cette question légitimement récurrente et qui donne son titre au livre.

Ainsi, à titre d’exemple, de l’analyse détaillée de La Distinction aux chapitres 5 et 6 qui accorde d’abord l’essentiel à Bourdieu sur le thème de la construction sociale des jugements de goût : « Car nous suivons une fois de plus Bourdieu lorsqu’il affirme que le bon goût n’est pas inné pour résulter d’une éducation seulement dissimulée comme telle, passant alors pour un prétendu don naturel » (p. 35). La conscience s’illusionne évidemment sur ses propres « dons » et aptitudes à percevoir et apprécier le beau et on ne trouvera pas dans ce livre d’attitude romantique naïve ou pré-sociologique. C’est un texte post-Bourdieu, pas pré-Bourdieu. Le bon goût est une construction. OK. Le bon goût est sociologiquement discriminant. D’accord.

Cependant, critique de la critique, « qui ne voit que la culture cultivée cherche à nous permettre de mieux comprendre le monde afin que nous puissions y agir avec plus de clarté, de discernement, de lumières ? » (p. 36).

Il y a là un savoir et un savoir-faire. Double constat pragmatique. L’efficacité ou l’efficience, l’agency culturelle, l’apprentissage culturel engendrent une compétence, un surcroît de maîtrise de notre environnement social et deviennent source d’émancipation et d’autonomie pour ceux qui la détiennent. D’où le constat renouvelé d’une profonde injustice à voir cette compétence très inégalement distribuée.

La grande culture a aussi et comme un dommage collatéral cette propriété de distinguer et de hiérarchiser, d’exclure les incompétents culturels de l’entre-soi de ceux qui savent, mais ce n’est qu’une propriété seconde ; elle est d’abord cette puissance, cette aptitude à évaluer, à gouverner et à se gouverner soi-même.

Inversement, la culture de masse n’est-elle alors que l’outil de manipulation qu’en font les théories de la domination ? Ici, Gilles Lévêque choisit Edgar Morin contre Théodor W. Adorno, Pierre Bourdieu et Michel de Certeau. Ceux qui consomment la culture de masse l’apprécient sincèrement, ils ne sont pas manipulés en vue de l’aimer dans une sorte de fausse conscience à la Antonio Gramsci. Simplement, ces formes du divertissement commercial ne développent aucune aptitude supplémentaire sinon un attachement régressif à des pratiques répétitives.

La conclusion se présente en deux temps difficiles à résumer ici mais où on lira le fond philosophique de la pensée de l’auteur. L’affirmation tout d’abord d’un humanisme sans transcendance où l’humanité même de l’homme est définie par sa liberté, puis un débat longuement argumenté contre le relativisme culturel. Ce dernier chapitre très convaincant, construit comme un syllogisme développe l’idée qu’il y a analogie, voire homogénéité structurelle entre le relativisme culturel du multiculturalisme planétaire et ce même relativisme entre les cultures interne à une même société. Au niveau théorique, le relativisme anthropologique de la décolonisation est comme reconverti dans une perspective sociologique multiculturaliste ; au niveau pratique, les groupes sociaux renvoyés à la diversité culturelle subissent une humiliation analogue à celle des peuples colonisés par les puissances européennes.

Il s’agit dans tous les cas de réaffirmer l’universalité d’une raison non réduite à sa dimension instrumentale, scientifique et technique, une raison avant tout pratique, apte à déterminer des fins. Cette raison pratique ne tombe pas du ciel, il n’y a pas de ciel. Elle s’élabore tout au long de ce parcours sinueux que Gilles Lévêque nomme depuis le début, culture. Et pour paraphraser la formule de Vladimir Jankélévitch sur la philosophie, on peut vivre sans culture, mais pas si bien.

Revue CIRCAV, n°27, “Médias et Contre-cultures”, édité par Zineb Majdouli et Tiphaine Zetlaoui, Paris, L’Harmattan, 2018, 246 p.

 

La revue les Cahiers Interdisciplinaires de la Recherche en Communication AudioVisuelle (CIRCAV) est le fruit des travaux de chercheurs affiliés au Groupe d’Études et de Recherche Interdisciplinaires en Information et COmmunication (GÉRiiCO) de l’Université de Lille. Les contributeurs s’intéressent aux médias, à l’image qu’elle soit fixe ou en mouvement. Les textes rassemblés dans le numéro 27 portent sur les représentations de contre-cultures et prend comme point de départ l’intérêt renouvelé, lors de leur cinquantième anniversaire, pour les événements de mai 1968. Zineb Majdouli et Tiphaine Zetlaoui indiquent dans leur introduction que leur objectif est de « réfléchir au rôle et à la place que jouent les médias traditionnels et nouveaux dans l’affirmation et la propagation de courants, mouvements ou manifestations contre-culturels à l’échelle internationale » (11). Si l’organisation des articles ne ressort pas à la lecture de la table des matières, l’introduction montre bien le souci des éditrices de donner une cohérence d’ensemble en classant les textes selon trois axes : « les rouages organisationnels, institutionnels et symboliques d’une économie techno-médiatique alternative », « l’articulation entre médias et contre-cultures au regard des enjeux identitaires qu’elle soulève », et enfin la place de l’art, des arts, dans l’affirmation d’une culture divergente. Le numéro se conclut sur deux entretiens, menés par les éditrices, l’un avec la réalisatrice de documentaires Mariana Otero, l’autre avec Fabien Granjon, chercheur en sciences de l’information et de la communication. Bien que l’introduction établisse clairement le passage d’un entretien à l’autre, les deux retranscriptions figurent dans l’ordre inverse. On comprendra plus loin pourquoi cette inversion est intervenue.

 

À travers les neuf articles qui le composent, ce numéro donne la parole à des chercheurs confirmés, à de jeunes docteurs ainsi qu’à des doctorants. Le premier volet s’ouvre avec la contribution de Bastien Louessard qui s’intéresse au phénomène qu’est la plateforme YouTube. Prenant appui sur les théories avancées par Howard Becker dans Les Mondes de l’art (2010), des études sur les professions artistiques et des travaux existants sur YouTube, Louessard analyse les « pratiques des créateurs » qu’elles soient ou non adossées à de grands groupes télévisuels. Il conclut que « [c]ette contre-culture […] ne se construit […] pas en opposition, mais en relation avec la culture audiovisuelle classique » et que, par conséquent, « la création de fictions sur YouTube […] devrait

[plutôt]

être envisagée comme une extension du monde de la création audiovisuelle et théâtrale traditionnelle » (39). Mélanie Le Forestier, qui signe l’article suivant, étudie le cinéma indépendant en Inde et montre son originalité. L’intérêt de cette approche réside tout d’abord dans le fait que peu de chercheurs se sont penchés sur de telles manifestations culturelles, préférant les « logiques industrielles et esthétiques de Bollywood » (44). Après avoir déconstruit la relation qui unit cinéma et nation, Le Forestier revient brièvement sur les mythes relatifs à l’identité indienne, pour porter son attention sur le contre-discours qui se développe dans le cinéma indépendant, loin du « cinéma d’évasion de Bollywood » (55). Il y a en effet ici « une intention documentaire » (56) ; le but n’est pas d’entretenir des idées erronées mais de montrer le vrai visage de l’Inde. Le Forestier propose donc d’évaluer ce qu’elle nomme le « mouvement contre-hégémonique » qui autorise un « processus de démythologisation culturelle » (63). Finalement c’est un discours contre Bollywood qui se tisse, une « vision personnelle du monde », comme le dit l’un des cinéastes étudiés ici. Dans la contribution suivante, Tiphaine Zetlaoui analyse également les moyens mis en place, par des mouvements subversifs, pour contrer « les formes d’hégémonie idéologique exercées par des élites notamment politiques » (73-74). Zetlaoui propose tout d’abord un retour sur le développement des techno-réseaux depuis la fin du XVIIIe siècle avec le télégraphe optique (74) et note que « les doctrines dites techno-révolutionnaires qui nourrissent l’imaginaire symbolique et l’argumentaire des représentants de l’État français depuis le XIXe participent plus au maintien du système politique en place qu’à sa métamorphose » (75). C’est avec l’avènement de la société de l’information et de la communication que de nouveaux « systèmes de pensée s’infiltrent progressivement au sein des couches bourgeoises et populaires des pays occidentaux » (80), créant leurs « contre-cultures » propres même si, comme le montre Zetlaoui, leur portée est limitée quand ils n’agissent pas « en dépit de la légalité » (85), quand ils ne font pas preuve d’un certain activisme (87).

 

Pauline Donizeau et Pierre Depraz cosignent l’article sur lequel s’ouvre le second volet. Ils reviennent sur « les campagnes du collectif Kazeboon dans l’Égypte en Révolution » (sous-titres de leur contribution). Après une mise au point chronologique, les auteurs expliquent comment, grâce à « la démocratisation d’Internet », les contestataires se mobilisent sur la toile qui est devenue un « espace public au sein duquel s’épanouissent et se consolident les discours politiques contre-culturels » (93). Dans ses réclamations, le collectif Kazeboon s’illustre par son recours à « l’agit-prop » (mélange d’agitation et de propagande), pratique introduite en 1917 en Union Soviétique (94). Si, comme le précisent les auteurs, « l’agit-prop » n’avait pas pour vocation initiale de donner lieu à une quelconque forme de contre-culture, l’introduction de nouveaux médias a eu des conséquences sur son développement et sa portée. Retraçant le parcours du collectif Kazeboon, Donizeau et Depraz montrent comment « les nouveaux médias semblent […] avoir transformé un mode de communication politique afin d’informer un mode d’action » (96) en présentant des exemples au travers desquels l’Internet apparaît comme un allié pour relayer l’information et mobiliser les contestataires—YouTube est à nouveau évoqué aux côtés de Facebook et Twitter. La sphère digitale s’est certes développée mais les contrôles gouvernementaux limitent encore aujourd’hui la portée de tout mouvement contre-culturel en Égypte. Julie Alev Dilmaç étudie elle aussi un mouvement contestataire, le #Reddediyoruz (« Nous refusons ») de la jeunesse chypriote turque au travers duquel « les protestataires s’insurgent […] contre un adversaire [le gouvernement turc] qui se veut dominant et qui impose ses impératifs » (114). L’étude repose sur une analyse sémantique et sociologique à partir de la plateforme Facebook notamment car elle « [met] en contact permanent les participants de la manifestation et [les informe] des événements envisagés pour la mobilisation » (120). Le refus qui s’inscrit dans le nom même de ces activistes est au cœur du mouvement contre-culturel qui se dessine ; « dénoncer la domination turque », « affirmer une identité singulière » en « redéfinissant les normes de la langue » (129), voilà ce que s’efforce de faire le #Reddediyoruz. Le dernier article de cette partie porte sur la posture politique engagée d’afroféministes telle qu’elle se présente sur la plateforme YouTube. Emmanuelle Bruneel propose d’abord un état des lieux des quelques travaux portant, en France, sur les « réalités de l’existence sociale et politique des femmes noires » (136). Elle rapproche les femmes noires françaises des femmes noires-américaines qui tentent également d’exprimer leur point de vue et sont souvent marginalisées. Les vidéos que postent les afroféministes françaises « ont un caractère revendicatif » (137) et « constitu[ent] un contre-lieu médiatique de mise en circulation de discours politisés » (138). Bruneel présente un échantillon de vidéos « à caractère militant » postées entre 2015 et 2017, démontrant ainsi que « [s]e montrer comme sujets politiques et/ou comme sujets d’énonciation constitue une manière d’interroger les normes en vigueur et de construire un discours d’émancipation » (143). Pourtant, en dépit de leur caractère engagé, les vidéos que présente Bruneel « sont loin d’avoir été visionnées massivement » (151) car il est parfois difficile de les localiser et que le langage utilisé s’avère trop complexe pour véritablement parler aux classes visées. La portée d’un tel contre-discours est donc limitée : « La posture afroféministe y est construite intellectuellement, politiquement et socialement » (154-55). Néanmoins, force est de constater, avec Bruneel, que « L’entrée de ces militantes afroféministes dans l’économie de la trivialité numérique apparaît […] comme un passage important dans leur course aux armements symboliques […], et comme un enjeu important pour la constitution des femmes noires en ‘groupe visible’ engagé, non homogène et non stéréotypé » (159).

 

La dernière partie présente des manifestations médiatisées de contre-cultures : le punk en Suisse (Pierre Raboud), l’influence de la revue Art-Press dans la « fabrication d’une critique d’art contre-culturelle » (Flore Di Sciullo), et le graffiti hip-hop qui introduit l’art dans l’espace public (Hugues Bazin). Reposant sur le dépouillement de divers fonds d’archives, l’étude de Raboud s’intéresse à l’émergence de fanzines, de tracts ou de manifestes qui « propos[ent] une démarche alternative à la presse musicale dominante » (163). Selon lui, l’émergence de fanzines est une réaction « au manque de médiatisation pour la scène punk » (172) ; leur mise en place relève du contre-discours car ils portent sur un mouvement marginal(isé). « [L]a médiatisation sert [alors] à offrir un canal de diffusion à des formations qui ne sont pas citées dans les autres médias » (175). Raboud montre l’évolution des fanzines, initialement pensés comme des publications informatives, vers le pamphlet engagé. De même que Raboud, qui réfléchit à la place du rédacteur dans les fanzines, Di Sciullo s’interroge sur les éditoriaux de la revue Art-Press qui « se saisissent de la notion de contre-culture de manière paradoxale. D’une part, ils installent la position hégémonique de la revue dans le champ de la critique d’art contemporain ; de l’autre, ils distillent, par les choix artistiques qu’ils affirment et la position des auteurs qu’ils expriment, une revendication de l’art comme pouvant être contre une pensée dominante » (185-86). Di Sciullo explique tout d’abord que le lien entre la revue qui l’intéresse et la contre-culture est assez lointain mais elle se propose, de manière convaincante, « d’établir un parallèle entre contre-culture et avant-garde » où les maîtres-mots seraient « subversion » et « contestation », car il s’agit bien pour les éditeurs, de favoriser « la mise en circulation d’une parole d’opposition » (189). C’est par le biais des choix qu’elle effectue et des artistes qu’elle met en valeur que Art-Press affirme ses positions : « Il ne s’agit pas seulement de soutenir ou rendre visibles des artistes engagés ; la défense de ces artistes est en fait le prétexte pour permettre à la revue d’afficher ses partis pris idéologiques et ses revendications » (192). De revendications il est également question dans le dernier article qui porte sur le graffiti hip-hop et des artistes qui s’approprient l’espace urbain pour en faire un musée vivant, en constante mutation. L’auteur émaille son texte de citations d’entretiens apparemment effectués pour l’occasion. Bazin démontre que l’« esthétique qui se dégage du graffiti hip-hop ne peut être séparée de la vie sociale » (201) et à partir de plusieurs exemples, il démontre que « l’espace est un produit social » (205) et qu’il n’est donc pas surprenant qu’existe « un art public » (206) qui relèverait peut-être de la contre-culture car il s’élabore dans l’illégalité. Bazin parle donc de « copyleft » par opposition au « copyright » (209), une « Licence Art Libre » puisque l’artiste de la rue favorise le partage, l’œuvre ouverte car toujours en cours. Il y a dans ces pratiques, comme l’indique Bazin, « une mise en débat de l’intention artistique » (209), car, tel un palimpseste, l’œuvre est plurielle dans sa singularité.

 

Ce numéro des Cahiers Interdisciplinaires de la Recherche en Communication AudioVisuelle se referme sur deux voix : celle de Mariana Otero et celle de Fabien Granjon toutes deux guidées par les éditrices du volume. On comprend, dès le paragraphe introductif au premier entretien que la dimension contre-culturelle chez Otero vient du fait que la réalisatrice travaille dans le domaine du documentaire et que la dimension sociale est pour elle centrale. Elle traite notamment de sujets sensibles (l’avortement clandestin, par exemple) ou de mouvements nationaux comme le phénomène « Nuit debout » mais sans avoir pour but de faire de la propagande (223). À travers ses réponses, le lecteur saisit l’importance qu’Otero accorde au groupe plutôt qu’à l’individu (219). Elle souhaite également montrer à l’écran une situation dans son ensemble avec des moments heureux, tragiques ou violents. L’entretien se termine avec l’évocation de l’association pour le cinéma indépendant et sa diffusion (ACID) dont l’objectif est « de donner visibilité à des films qui auraient habituellement du mal à avoir une visibilité » (222). Si elle conclut en se disant « engagée », ce n’est pas au sens sartrien du terme, elle déclare : « Mon engagement est de toujours rester libre et de ne pas me soumettre à un discours qui serait réducteur, de rester vigilante pour montrer la complexité des choses » (223). Fabien Granjon s’entretient lui aussi sur les mouvements sociaux dans leurs rapports au numérique. Il permet ainsi d’offrir une véritable conclusion à l’ouvrage — faisant écho à plusieurs contributions, Granjon note que « durant des périodes d’instabilité sociale et politique, les médias numériques soutiennent tout particulièrement la possibilité de nouvelles interactions entre individus engagés » (225). Il est également interrogé sur la notion même de contre-culture dans son rapport au numérique : « Produire du symbolique, le mettre en visibilité, en discussion, peut concourir à l’obtention de nouvelles capacités pratiques d’action, de subjectivation et d’individuation qu’il est possible de décrire comme au fondement de processus contre-culturels » (229-30). Les éditrices invitent Granjon à réfléchir sur plusieurs plateformes numériques abordées par les autres contributeurs et là encore, on entrevoit le souci de créer du liant, de véritablement mettre en réseau les articles qui ont été sélectionnés. Ce recueil, par la pluralité des approches qui font sa qualité, sera sans nul doute utile à ceux qui s’intéressent non seulement aux médias mais aussi aux manifestations contre-culturelles qui y puisent leur force.

 

Gérald Préher, FLSH, Université Catholique de Lille/CIRPaLL, Université d’Angers

Évolutions des approches, des théories et des concepts en SIC

Coordonné par Tiphaine Zetlaoui

 

Le présent dossier entend s’intéresser aux évolutions récentes des travaux de recherche menés en sciences de l’information et de la communication à travers leurs appareillages théoriques. Les contributeurs s’attachent à mettre en évidence la manière dont ils ont essayé d’œuvrer au renouvellement de certaines théories, concepts ou modèles de communication en apportant des modifications au socle référentiel de leur domaine d’étude. Les auteurs de ce numéro pour la plupart de jeunes chercheurs en SIC, nous livrent pour l’occasion une réflexion éclairante sur leurs manières d’agir (Boure, 1997) en nous ouvrant la « boîte noire » de leurs pratiques de recherche (Granjon, George, 2014).

Lydie Lenne revient sur ce qui l’a conduite durant son doctorat à « reinventer des outils de recherche » dans le but de saisir au plus près les dynamiques sociales qui se jouent à l’échelle d’un quartier et de comprendre au niveau empirique les tenants et aboutissants d’un « vivre-ensemble » urbain. L’auteure restitue à cet égard avec minutie le cheminement de pensée qui l’a amenée à établir un audacieux cadre méthodologique de recherche en choisissant d’adopter une posture pour le moins innovante en SIC, l’approche clinique.

Quant à Morgane Belhadi dont le travail doctoral est en cours d’achèvement, son esprit d’innovation se manifeste dans le choix même de son objet d’étude et de sa formulation. En ne s’intéressant pas stricto sensu à l’idéologie populiste mais à sa dimension esthétique, l’auteure nous emmène dans un domaine de recherche encore peu exploré par les chercheurs des sciences sociales et notamment des SIC. Morgane Belhadi nous livre ici une réflexion pour ainsi dire pionnière sur les modalités d’expressions et de représentations sémio-visuelles d’une esthétique populiste qui seraient susceptibles de nous permettre d’identifier l’existence d’une grammaire iconographique en matière d’idéologie populiste.

Dans un registre similaire, Thibault Jeandemange défriche un terrain également peu étudié voire déconsidéré : les musiques de campagnes électorales.  En examinant les rouages communicationnels et notamment symboliques des musiques mobilisées dans des clips et hymnes de campagnes, l’auteur nous montre à contre-mouvement, à quel point l’esthétique musicale est primordiale pour comprendre les stratégies de pouvoirs auxquels se livrent les partis et candidats politiques pour promouvoir et affirmer leurs idées auprès du grand public.

C’est certainement en sortant des sentiers battus en matière d’approche scientifique et en opérant avec un sens aigu du bricolage ou de la « cuisine théorique » (Bouillon, Bourdin, Loneux, 2007) que Laetitia Grosjean a réussi à saisir la complexité symbolique de son objet d’étude : le Musée du Quai Branly. L’auteur qui revient pour sa part sur les raisons qui l’ont conduite à procéder durant sa thèse avec un esprit certain d’éclectisme méthodologique nous montre par là même combien il est important pour un chercheur de prendre des risques et de les assumer jusqu’au bout si l’on souhaite que la récolte des résultats soit la meilleure possible. Néanmoins, parfois comme en témoigne notre propre expérience relatée dans notre article à propos de l’élaboration durant notre thèse d’une quatrième catégorie métaphorique de la communication, cette prise de risque peut s’avérer particulièrement épineuse. D’autant plus épineuse qu’elle implique une refondation des présupposés théoriques issus des travaux de son directeur de thèse et qu’elle vient a fortiori également menacer un système de recherche basé sur une logique de renforcement des « enclos académiques » (Mattelart, 1996).

En définitive, si l’ensemble de ces contributions apportent une autre façon de penser en posant un regard critique, évolutif voire disruptif sur le réel observé, il n’en demeure pas moins que ces récits réflexifs sont le fait d’un contexte institutionnel en quête et en cours de transition…

 

Comité scientifique :

Jérémie Derhi, Université Sorbonne Nouvelle Paris3.

Zineb Majdouli, Université catholique de Lille.

Noza Smati, Lille Université.